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Accueil du site > Grand Voyage > Turquie et Grèce > Escales exotiques. Zeybek, la « danse du brave turc »

Rubrique : Turquie et Grèce

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Escales exotiques. Zeybek, la « danse du brave turc »Version imprimable de cet article Version imprimable

Publié Février 2016, (màj Février 2016) par : Collectif Salacia   

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Mots-clés secondaires: navigation_divers , Traditions_cultures

NDLR merci à “Kerdubon” capitaine, marin et explorateur de Grèce et de Turquie, d’il y a 50 ans

Escales exotiques. Zeybek, la « danse du brave turc »


ndlr : “Simena, en Kekova” photo sy laorana

Quelques mois avant son décès, alors qu’il était déjà bien malade, Kemal Attatürk, le père de la Turquie moderne, dansa un zeybek, la danse d’un brave paysan turc. J’imagine que c’était sans le décorum touristique de nos jours, avec ses costumes riches en broderies, ors et ornementations aux couleurs vives, tout comme Mehmet de Marmaris, qui, torse nu, abandonna ses fourneaux, comme entraîné irrésistiblement par les debouka, les tambours sur pied rythmant lentement l’air des kamals, ces flûtes criardes et typiques de cette région côtière de la Méditerranée et de la mer Egée proches. En extase, les bras allongés dans l’axe des épaules, paumes ouvertes, yeux mi-clos, perdu dans le monde de la musique à la fois naïve et profonde, presque immobile, il trouvait je ne sais par quelle faculté le moyen de faire vibrer et trembler très fortement tous les muscles de son torse nu et… grassouillet, en bon cuisinier qu’il était et que nous avons apprécié.

C’était juste après la fin de la dictature militaire en Turquie,

  • je prenais mes congés d’été, dont deux mois sans solde, sur mon voilier, avec madame Kerdubon et mon chien. J’étais en escale dans ce trou à l’étroite entrée qu’est Marmaris, particulièrement bien abrité et qui s’ouvrait en s’équipant pour un tourisme de masse, lequel ne tarderait pas à venir avant quelques années. J’avais retrouvé d’autres amis voileux, des solides et rigolos qu’on perd de vue l’escale terminée et qu’on retrouve quelquefois… dix ans après. Mouillés n’importe comment à proximité du quai de la cité, nous nous étions donnés rendez-vous chez Mehmet, bien connu dans notre petit monde particulier des gens de la voile, vivant à bord, à temps complet pour certains, ou comme nous, pendant pratiquement six mois chaque année.
  • Dans ces années 70, sous le nouveau régime démocratique très tolérant, l’intégrisme ne montrait son nez que du côté du Liban et le monde ricanait en voyant les chrétiens se faire éliminer, sans chercher à prendre parti, c’était si loin de nos clochers !… Mais vous savez mes amis qu’il m’est interdit, comme dans nos carrés sur les navires, d’aborder un sujet politique ou religieux, sous peine d’amende… en liquide généralement ouisquiteux !
  • A part les vieilles campagnardes très pudiques, les femmes des villes n’étaient guère voilées, les mosquées ne débordaient pas de croyants allant jusqu’à obstruer les rues et places avoisinantes à l’heure de la prière, surtout la grande, celle du vendredi. Nous étions les bienvenus. Ce n’est que dix ans après que j’entendis un fonctionnaire me dire : « Les touristes ne sont tolérés ici… que pour chier des dollars ! » Les gens étaient des plus sympathiques et gentils, j’eus beaucoup de relations amicales à cette époque avec le petit peuple turc.
  • Pour en revenir à Marmaris, le fond de la baie était rempli de petits chantiers construisant de magnifiques caïques en bois. Chaque jour on assistait au lancement de l’un d’eux. J’y ai laissé mon voilier en toute sécurité pendant deux hivers… Puis les banques firent expulser ces chantiers parfois séculaires et une grande marina fut construite… heureusement qu’alors j’avais déjà quitté ce qui fut un petit paradis, pour l’exote que j’étais ! Combien de fois ais-je pris un raki en compagnie des charpentiers de marine qui malgré leur religion ne crachaient pas sur le sharap, autrement dit le vin et ne craignaient pas d’être fusillés sur place par les foudres d’Allah ou les fous d’Allah… J’imagine leur tristesse en voyant leurs enfants devenir chômeurs, sauf pour quelques rares privilégiés employés par la marina ! Nous étions dans un autre monde, celui qu’aima Pierre Loti et autres voyageurs avides de connaître… l’autre. si différent de nous, avec évidemment un autre point de vue… sur tout et rien, mais également avide de connaissances, notre frère, un exote à sa façon… sachant danser le Zeybek !

Deux années après notre premier passage à Marmaris,

nous avons constaté en jetant l’ancre en face du quai encombré de barques de pêches et autres embarcations à faible tirant d’eau, que des hôtels avaient poussé en grande quantité et qu’une foule touristique se pressait sur le quai devant les multiples restaurants et autres lieux de sustentation. Le grand rush commençait !

  • Tous les soirs la surpopulation des nouveaux immeubles et hôtels, créait une telle surcharge de consommation électrique… que c’était la panne générale, le black complet jusqu’à deux heures du matin. Les étalages des poissons et autres mets sur les bancs de glace à la porte des restaurants, chaque soir, tournaient de l’œil dans l’eau de fonte… gare à la tourista !
    • Un matin, au lever du soleil, j’ai pris le zodiac pour que mon chien puisse lever la patte et que je puisse mettre nos ordures dans les bennes du quai, en grande partie désert. En approchant, je vis un type qui tenait une ligne d’une main et de l’autre me faisait signe de m’écarter un peu. En accostant, je vis le soi-disant pêcheur, en fait un restaurateur, qui remontant sa ligne en ramenait un gros thon… ficelé par la queue. Faute de glace, il avait mis son poisson à la trempe pour la nuit… hélas les crabes étaient passés à l’attaque, son poisson ruisselant mais pas très frais… avait une drôle d’allure, le type se lamentait. Quelle perte ! Faites-en de la soupe !... conseillai-je.
    • Profitant de la virée à terre, je suis allé chercher du vrai pain délicieux… comme jadis en France, dans une ruelle derrière le port. Cette ruelle très commerçante avait des boucheries fort affairées. Les bouchers, en cirés et bottes, lavaient à grande eau d’énormes quartiers de viande, directement sur le trottoir, employant généreusement… du produit à vaisselle, qui moussait tellement sous le frottement des brosses emmanchées, qu’assurément le goût du « bonfilé-chips » serait bizarre dans l’assiette des touristes…peut-être un peu parfumé… comme le café à l’eau de rose !

Dans le nord de Küsadasi,

  • Sigaçik était un petit port peinard et calme. A mon premier passage, chaque soir au coucher du soleil, des gosses défilaient avec leurs tambours et leurs longues trompettes de ramadan. Ils annonçaient à la population la rupture du jeûne et le ramdam…durait toute la nuit, nous y participions à notre façon.
  • Nous promenant dans la campagne voisine, nous tombâmes sur des ruines à présent bien répertoriées et visitées. A cette époque elles étaient inconnues, il y a tant de vieilles pierres plus importantes dans d’anciennes villes antiques, célèbres et fort connues ! En guise d’archéologues des vaches et moutons paissaient ou broutaient parmi les ruines, sans plus de souci que les paysans et citadins du coin.
  • Je me souviens qu’ayant été à Pammukalé -Le château de coton- nous avions constaté que c’était en fait les thermes de Hiérapolis, une grosse ville romaine. La route nationale avait été tracée pour la traverser sans ménagement, laissant une brèche comme une cicatrice géante, dans la millénaire nécropole gigantesque.
    • C’est sûr, Joachim Kerdubon, qu’Eumène II le fondateur... doit se retourner dans sa tombe !… dit mon épouse..
    • De quel énergumène tu causes ?
  • Les décennies précédentes étant peu axées vers le tourisme, on aurait dit que les Turcs allant à l’essentiel, à leurs yeux, avaient méprisé et détruit en grande partie le passé gréco-romain précédant leur envahissement de cette région. Après tout, devaient-ils se dire, ce passé ne nous concerne pas… rien à cirer !
    • Un paysan qui fauchait une parcelle de blé, entre les amas de pierres plus ou moins sculptées, sympathisa avec nous. Curieux de l’autre, il commença par demander si nous étions allemands. Découvrant que nous étions français, il nous mena dans ces ruines de Téos, vers un temple aux colonnes tronquées ou brisées, probablement dédié à Dionysos, en raison des pampres de vigne ornant des restes de frises, puis vers un odéon à demi enterré et dans un grand champ cultivé, où l’on pouvait deviner par endroits les gradins d’un théâtre dominant le site, avec la mer pour décor. Tout cela était enfoui dans deux mètres de terre riche et cultivée. Grattant au pied d’une muraille, il nous fit entrevoir son trésor constitué par des tessons et morceaux de statuettes. Ce type désolé, il nous fit voir comment le temps et les gens continuaient à dégrader le site. Allah lui-même n’avait rien à secouer de ces vieilleries… le gars en aurait pleuré, manifestement il était passionné et curieux du passé !
      • Sentir la beauté des choses n’est pas le privilège des gens cultivés »… me déclara avec raison mon épouse, tandis que mon chien, totalement irrespectueux, compissait un pied de colonne, dont le chapiteau corinthien gisait quelques mètres plus loin !...
    • S’étant étonné de savoir que nous vivions sur un bateau, le paysan avoua n’être jamais monté sur une embarcation. Pour lui la mer était le symbole de tous les dangers, pire que les tremblements de terre, les éruptions volcaniques et même, les conséquences imprévisibles et horribles des envahissements par des hordes de sauvages venus d’on ne sait où ! Evidemment je l’invitai à venir prendre un çaï, le thé traditionnel. Le soir même, au coucher du soleil à la rupture du jeûne, endimanché, il vint avec sa famille. Il restèrent béats et muets d’étonnement devant ce qu’il découvraient sur un voilier. Evidemment si les deux gosses se contentèrent de regarder, la paysanne s’intéressa à la cuisine, et particulièrement au four, au frigo et à l’eau courante. La petite gamine, ayant un besoin pressant, fut surprise que nous ayons des toilettes… de Parisiens et non pas des cabinets… à la turque ! C’est sûr que les petites camarades d’école en entendraient parler !
    • La magie du polaroïd tirant leur portrait les laissa complètement stupéfaits. Les Turcs ne sont pas marins, tous les habitants de l’intérieur craignent la mer, et par ailleurs n’étaient pris en photo que figés dans leurs habits du dimanche, le jour de leur mariage ! La famille ayant été réunie pour la pose, on peut être certain qu’aujourd’hui, si le temps ne l’a pas trop pâlie et si Allah leur prête vie, que la photo trône encore sur le buffet de leur salon.
    • Pour tenir debout, il fallait nous restaurer, même si les Turcs ne restauraient pas leurs ruines. Madame Kerdubon s’y entendait pour ce travail, cependant nous « sortions » le soir. La pizzéria Dédé proche de la mosquée fut une découverte. En cette période de Ramadan, ainsi qu’en raison de la proximité du lieu sanctifié par Allah, malgré la tolérance régnant, il nous fallait quand même un certain respect des us et coutumes, donc ne pas consommer d’alcool. On acheta à l’épicerie notre sharap rouge, Il fut transféré dans une bouteille vide de coca-cola par l’épicier en personne et nous avons pu le siffler tranquillement avec une paille… Ce n’était guère pratique, j’en conviens, mais le plaisir était double, puisqu’à celui du palais, nous ajoutions le goût du pêché, ce qui réjouissait et honorait de toute façon Dionysos alias Bacchus… un autre dieu ! Le pinard n’étant pas la boisson habituelle, surtout en période de ramadan, il n’avait pas été vendangé la veille ! Il avait quelques années et pour un prix très modique… il était délicieux ! Nous n’avons pas abusé au point de danser le Zeybek, de toute façon, un marin n’est pas… un brave paysan !
  • Ainsi que je disais, partout, nous n’avions à faire qu’à de la gentillesse de la part des gens modestes. La Turquie sortait du régime militaire. Elle était encore dans la période d’honnêteté imposée par l’armée. La corruption et le bakchich étaient assez mal vus, mais on sentait malgré tout, en train de poindre, un retour aux sources et naturelles tendances orientales. Néanmoins les commerçants habituellement habiles à estamper le client de passage, particulièrement le touriste étranger, hésitaient par crainte de la tourist police créé justement pour éviter les arnaques, mais qui hélas sera dissoute peu d’années après, afin que les employés d’état, la police et autres organismes puisse encaisser bakchichs et autres extorsions.

La gentillesse des turcs

La banque qui ne faisait pas de détail, nous changea des francs, uniquement contre de grosses coupures.

  • A sa première course au marché, madame Kerdubon qui s’était extasiée devant l’amoncellement de fruits et légumes, commença par convoiter ce dont elle avait le plus envie : une karpouse toujours fraîche à cœur, juteuse et sucrée. Le vendeur qui n’avait pas le change d’un billet de dix mille liras, la plus petite coupure de mon épouse. Avec cet argent elle aurait pu acquérir tout le contenu de la charrette ! Il râla et refusa de lui en vendre une. Un homme s’avança, remit une pièce au paysan vendeur et plaça la pastèque, avec un sourire, dans les bras de madame Kerdubon ravie !… Téchékur : merci… brave paysan !
  • La république officiellement laïque tolérait forcément certains péchés, nous étions bien loin de la Charia. On trouvait donc, sur l’artère principale des villes, un bira salonu. Comme dans la bonne vieille Europe, on y servait à la pression de la bonne bière bien fraîche, avec faux col de mousse obligatoire. Eprouvant le besoin de nous désaltérer un jour de grosse chaleur, nous avons pénétré dans l’un de ces établissement enfumés par les narguilés.
    • Le silence s’y établit instantanément. On aurait entendu une mouche voler. Manifestement la stupéfaction figeait l’assistance des consommateurs, dont certains dans un geste seulement ébauché tenaient immobiles leur verre mousseux, a mi-distance entre la table et leur bouche, ouverte et muette.
    • Madame Kerdubon était la seule femme présente dans cette assemblée de mâles… c’était pour tous l’évènement du jour !…Petit à petit, la vie ordinaire reprit ainsi que le brouhaha des conversations plus ou moins discrètes. Nous profitions de la fraîcheur de notre chope, lorsqu’un garçon apporta des roses de la part d’un consommateur qui courtoisement nous salua de loin. La gentillesse polie de nombreux Turcs m’étonna toujours.

Cnide

La presqu’île de Resadiyé est une arête étroite qui s’élève à mille mètres. A son extrémité, derrière le cap Devé, extrémité sud-est de l’Anatolie, il y a Cnide, une petite cité isolée, le bout du monde relié au reste du continent par de mauvaises routes empierrées. Nous étions loin du tourisme et de ses boutiques identiques d’un continent à l’autre.

  • Cnide fut une cité antique de première importance avec un port nord pour la saison hivernale, aux tempêtes venues du sud et un port sud, pour la période étésienne, quand souffle du nord le furieux meltem. Ces ports sont semi-circulaires.Evidemment je suis allé mouiller dans le port sud. La jetée ouest est surmontée de blocs rocheux bien visibles, celle de l’est, est submergée, mais visible de loin tant les eaux sont claires.
    • J’avais à bord d’excellents plongeurs comme passagers. Ils allèrent tirer quelques poissons avec leurs fusils harpons et revinrent de la pêche enchantés de ramener un superbe mérou, ravis d’avoir vu une épave antique remplie d’amphores. Elle était plantée dans la jetée à peu de profondeur.
    • Un pêcheur qui tenait une sorte d’auberge, nous proposa de cuire les poissons. La messe célébrée avec de l’ouzo, du raki et de la retzina grecque, en hommage aux quatre horizons et au soleil couchant, nous nous sommes rendus à l’auberge. Après la salade d’entrée, la maîtresse de maison apporta solennellement le mérou…. hélas frit dans l’huile !... Notre déception se dissipa après quelques lampées de sharap blanc bien frais. Toujours empressée, l’hôtesse, mit devant nos femmes un pot de basilic.
      • Téchékur…Merci Madame… c’est trop !
    • Afin de n’être pas en reste, j’ai sorti mon Polaroïd et le miracle des photos développées instantanément se reproduisit sous les yeux ébahis de l’assistance. Le patron et sa femme furent pris pour la postérité. Une jeune employée travaillant à la cuisine demanda par faveur d’être… tirée à son tour. Je ne me fis pas prier. Elle voulait aussi la photo de son bébé afin de l’envoyer à son mari militaire quelque part dans l’est de la Turquie. Il n’avait jamais vu son enfant et serait ravi. Les bouteilles défilant, l’ambiance montait. Le pêcheur mit de la musique pour que ses clients… dansent… Cependant ce n’était pas tout à fait notre genre, ayant les pieds… un peu palmés.
    • Le patron pêcheur se mit alors à danser le Zeybek, c’était super, mais tout a une fin, nous devions appareiller à l’aube. Après la facture modeste et les adieux, nos dames emportèrent leur pot de fleur. Des cris nous figèrent. La maîtresse de maison voulait récupérer ses pots et le mari par délicatesse l’empêchait… Dame Kerdubon comprit tout à coup : Le basilic, c’était pour nous protéger des moustiques !… Finalement, ce fut la femme du tôlier qui insista pour qu’on les emporte !

Le golfe de Féthiyé


Le golfe de Féthiyé dans le sud de la Turquie était un paradis pour la plaisance. C’était une enclave dans le continent asiatique, comme le golfe du Morbihan en France, mais en plus grand, sans marées et forcément sans courants, avec ses îles et presqu’îles nombreuses, favorisant cent mouillages merveilleux. Ces îles ou îlots, en chapelets parallèles à la côte continentale, ainsi que les presqu’îles très découpées, étaient élevées et boisées de grands arbres magnifiques, sapins, pins parasols, chênes verts, eucalyptus et autres essences diverses qui abritaient une faune abondante et des oiseaux multicolores sifflant sur tous les tons, à l’aise dans cette forêt primaire.
Nous y avons séjourné souvent, parfois plusieurs semaines, dans des endroits où nous étions seuls comme des Robinson, solitaires et joyeux. Le spectacle de la nature ne nous lassait jamais, nous étions en état perpétuel d’admiration !

  • Est-ce dans la crique Kapi, celle de la source, dans la crique des pins, ou bien dans une autre non baptisée que nous avions notre mouillage ?… il y en a tant et elles se ressemblaient toutes… en ayant chacune leurs particularités. ! En plus de l’ancrage, nous étions amarrés par sécurité à quelques solides troncs d’arbres ?
    • C’était de bon matin, le soleil montait derrière la montagne, l’air était déjà tiède, la journée serait belle. Selon son habitude, madame Kerdubon se baignait dans la tenue d’Eve au premier matin du monde, en agitant le moins possible ses pieds palmés pour ne pas troubler la quiétude ambiante, ni quelques poissons également matinaux qui sautaient hors de l’eau pour gober des insectes venus se rafraîchir ou s’abreuver. L’eau était d’une transparence parfaite, on aurait cru, en la regardant du pont du voilier, qu’elle planait dans le vide. Sur le fond d’herbier et sable dix mètres au-dessous, on pouvait d’ailleurs constater que l’ancre était bien ensouillée.
    • A bord le chien me regardait faire le café dont l’odeur remplaçait celle des fleurs sauvages, des herbes aromatiques, ainsi que celle des conifères qui avaient embaumé notre nuit. C’est alors qu’arriva d’un sommet de la montagne élevée, cernant la crique, le chant d’un pâtre rassemblant ses chèvres munies de clochettes venues se faire traire.
    • Il n’y avait pas de routes, pas de villages des kilomètres à la ronde, rien ni personne d’humain ne vivait dans ces montagnes boisées, où demeuraient encore des ours. D’où sortait-il avec son troupeau ?… Etait-ce Apollon, le « dieu du chant » en personne ?
  • Bien qu’on soit au pays d’Atatürk, ce chant n’était pas comme de la musique turque. La mélodie était ancienne comme cette partie du monde, généreuse et profonde, comme les aspirations de l’homme de l’an zéro. C’était primitif, sans doute une antique chanson pastorale. C’était beau, impossible à décrire ou commenter… comme un cantique au dieu Pan ! Ce chant fit taire celui des merles et autres hôtes emplumés des bois, pourtant si bavards, le matin après leur terreur nocturne. J’ai eu le malheur d’écouter ma sirène ! Elle m’appelait pour que je profite de la beauté du chant et du paysage dans le soleil devenant de plus en plus doux, en illuminant la tête des arbres.…
  • Dès mon apparition dans le cockpit… le chant cessa, les tintements cristallins des clochettes des chèvres s’éloignèrent sur l’autre flanc du massif qui enserrait une autre baie… où peut-être d’autres naïades s’ébattaient, dans des éclaboussements irisés par les rayons du char de Phébus, « dieu-soleil », poursuivant sa course quotidienne !

Les belles étrangères

Le soir de cette histoire pastorale nous avons eu la surprise de voir notre quiétude troublée par l’arrivée d’un yacht britannique. Le barreur était abrité par un casque colonial typique de l’armée des Indes, genre melon blanc avec toile flottante pour protéger la nuque. A l’approche de ce voilier, on a compris en entendant les ordres donnés avec un ton d’adjudant, que le skipper était une femme… Outre le casque, elle était vêtue d’une gandoura blanche et barrait d’une main ferme et sûre. Les voiles furent amenées et ferlées en un tour de main, l’ancre et la chaîne filées à quelques dizaines de mètres de nous.

  • Ma parole, c’est Miss Lawrence d’Arabie !… dit Madame Kerdubon et le chien agita la queue en signe de bienvenue. L’équipage était constitué par quatre autres femmes en tenues aussi excentriques, mais coiffées d’un turban de style mauresque. La plus jeune du bord qui forcément n’était pas le chef de cette expédition en territoire du Grand Turc, devait avoir… soixante-dix ans bien tassés !
    • Diable !... C’est la croisière du quatrième âge madame Kerdubon !... Chapeau !
  • Le petit matin suivant, Madame Kerdubon ne se sentant plus solitaire, voulant respecter l’ordre victorien, lequel voulait qu’on mit des bas aux pieds des tables pour les rendre moins obscènes, enfila son maillot de bain pour sa trempette et plongea. Nul berger, chanteur ni danseur de Zeybek ne l’encouragea, seules les biquettes émoustillées agitaient leurs clochettes dans les sous-bois. Sortant la tête hors de l’eau après son plongeon, quelle ne fut pas sa surprise de se retrouver parmi les cinq Anglaises s’agitant à pleins bras et jambes dans l’onde pure, qui jouissaient également de l’instant magique, avant que le soleil ne passe par-dessus les montagnes. N’ayant pas été présentées…le salut mutuel fut très discret, d’autant plus que la conversation de ces dames d’un certain monde, devait être de la plus grande importance pour l’avenir des suffragettes et l’ordre de l’univers. La surprise de Madame Kerdubon se mua en stupéfaction, en constatant que ces dames… étaient à poil !

Kekova

Les chaînes de montagnes très élevées, au sud du Taurus, parallèles à la mer, finissent en effondrements successifs, créant le long de la côte en cet endroit précis, appelé Kélova, une suite de baies tout aussi parallèles entre elles d’une part et à la mer ouverte d’autre part. Elles communiquent par des passes relativement étroites, ce qui en fit des abris incroyables, des refuges inexpugnables pour différentes successions de pirates de toutes nationalités, à toute époque, depuis les Kurdes et les Crétois qui seraient les ancêtres des Lyciens. Un gros fort turc datant des croisades couronnait un éperon rocheux dominant la baie Uçagiz, la plus intérieure.
Nous étions dans le royaume du souverain Comagène, ami des Romains de jadis. Les séismes y furent tels que du fond de la baie émergeaient quelques tombeaux et les ruines d’un temple englouti. C’était plaisant et agréable de se baigner dans ces eaux chaudes et transparentes, remplies de… vieilles pierres, notamment des tombeaux du petit cimetière marin.
Dans le début de ces années 70, aucune route ne menait à Kekova. Seuls des chemins muletiers reliaient ce hameau de pêcheurs pirates au reste de la Turquie, en pleine Lycie. Avec la pêche, leurs jardins à la terre riche, leurs brebis et vaches errant parmi les ruines d’une ville antique, les habitants étaient autonomes pour leurs provisions de première nécessité. La ville la plus proche étant à quelques journées de selle, l’accès le plus facile se faisait par mer.

  • J’allais mouiller tout au fond de l’anse à un petit mille d’Üçagiz, surveillant les ébats matinaux des gros phoques moines, qui ont dû maintenant émigrer, vu l’afflux prévisible d’engins flottants de toute sorte, depuis le bidet de plastique en passant par le caïque en eucalyptus, sans parler des « cabains cruisés » de toutes marques et probablement quelques « scooters » du même métal, venus de Feniké, Kas, ou même de Rhodes !
    • Nous profitions du calme par un joli matin de printemps, lorsque du continent une barque se détacha avec deux hommes qui accostèrent l’île derrière laquelle nous étions. Cela nous donna l’idée d’aller visiter cette petite île évidemment sans habitants, lorsque ses… jardiniers en repartirent comme ils étaient venus… De son sommet, la vue sur le mini archipel était superbe. Nous étions sur une plantation bien propre et bien rangée de… cannabis !
      • Tu comprends pourquoi il n’y a pas de chèvres ?
      • Forcément, l’herbe magique en ferait des diablesses cornues !
    • Quelquefois le soir, pour dépenser quelques liras turques, nous allions dans l’unique « restoran » assez sale mais sympathique. C’était un hangar assez long attenant à un côté de la maison des propriétaires. En son centre une très vaste cheminée ronflait en crépitant.
      • Un soir, comme d’habitude, sur un grand brasier, le chef y officiait en cuisant toutes sortes de grillades délicieuses, depuis le poisson jusqu’au broutard ou la biquette coriace. Le cook était cuit à tous les sens du terme. Le raki remplissait sans arrêt son verre, la fumée du haschich de ses pétards donnait plus d’odeur que celle du bois de pin qu’il brûlait en y jetant des brassées de laurier et de thym, pour parfumer son hangar ouvert au large. Lorsqu’il fut complètement HS, il se larda de coups de couteau pour éliminer un peu de son sang trop violent à son goût et s’approchant du brasier, allait s’y rôtir, pour cicatriser ses plaies superficielles, lorsque ses sbires serveurs habitués à ses manies et pratiques, le saisirent pour l’en empêcher et le firent danser malgré lui une sorte de zeybek.
  • Ce cuistot incroyable était Tony qui aimait venir parler avec nous, car il avait appris et pratiqué notre langue dans la prison des Baumettes non loin de Marseille. Il avait été un des lampistes impliqués dans « l’affaire du Combinatie » qui défraya la chronique judiciaire dans les années 50, la vendetta corse qui suivit et fit une trentaine de victimes, durant une vingtaine d’années… pratiquement autant que sa peine de prison où il était au chaud, à l’abri des rafales vengeresses de mitraillettes, souvent imprécises lorsqu’elles règlent des comptes incertains.
    La dernière fois que nous sommes venus, à notre grande surprise, la gargote s’était modernisée… Un barbecue fonctionnant avec des bouteilles de gaz remplaçait le brasier crépitant… Tony était mort et enterré, ses histoires avec lui ! On y parlait de l’arrivée imminente de l’électricité… lorsque les poteaux seraient plantés le long de la route montagneuse qui venait d’être ébauchée.

Golfe de Fethiye le retour

Ce 15 août fin des années 70, nous étions embossés à des arbres, seuls dans une crique du golfe de Fehtyé. L’atmosphère électrique, le besoin de remplir ma cuve à eau douce et de faire des vivres frais, m’incitèrent à aller au port. Nous avons filé vent arrière, poussés par le souffle puissant qui se levait de nord.

  • Evidemment des quatre coins du golfe, on aurait dit que tout le monde avait eu la même idée, ce qui fait que le quai du port de plaisance de Feythyé plein face au nord, était tellement occupé que bien des yachtmen ne se comportaient plus en gentlemen, mais s’enguirlandaient vivement, en se créant de la place à grands coups pétaradants de leurs moteurs fumants. La manœuvre était relativement facile puisqu’il suffisait de mouiller et que le vent qui s’enflait encore, faisait culer en douceur vers le quai. Bien des mouillages n’étaient hélas constitués que d’un bout de chaîne à l’extrémité d’un ridicule câblot.
    • Look Jojo !… me dit Madame Kerdubon... on dirait qu’il y a moins de monde au quai ouest !
    • J’y GO !…
  • Les yachts n’y allaient pas, car de toute évidence, il fallait mouiller loin du quai puis reculer plein vent de travers… ce qui n’est pas évident pour un manœuvrier aoûtien, sur un bateau loué, qu’il ne maîtrise pas très bien.
    • La toile fut rentrée tandis qu’on glissait devant le nez des voiliers orientés cap à l’ouest. Il y avait un trou entre deux bateaux. J’ai viré à droite toute, mis toute la gomme pour ne pas dériver, visant toutefois un peu à droite de l’emplacement choisi.
      • Mouille et laisse filer la chaîne !...
      • En arrière toute, à très grande vitesse, notre voilier cula en n’étant dépalé par le vent de travers que d’un petit mètre.
      • Les occupants des yachts voisins qui avaient craint le pire en voyant mes folles allures, attrapèrent les aussières que je leur balançai, juste avant de cesser de battre en arrière toute, pour inverser en avant, avec mon moulin et enfin stopper bourrique et voilier..
      • Etale la chaîne, embraye et reprend du mou ! »...
    • Les aussières tournées, la chaîne raidie, un bruit étrange nous fit tourner la tête. Mes voisins qui avaient maintenant les mains libres après avoir passé les aussières dans les anneaux… applaudissaient.
      • Tournée générale au Raki, venez à bord !
    • Le grain arriva avec une violence inouïe. Ce fut la panique avec cris, hurlements, et injures, au quai nord. Les chaînes, pas assez longues, firent qu’avec le vent devenu puissant, les ancres draguèrent et chassèrent. Les balcons et filières s’entremêlèrent, les culs cognaient contre l’appontement. Mes invités et moi avons lâché nos verres, pour saisir des ballons et autres défenses, nous précipitant dans la pluie et le vent devenu démentiel, afin d’aider les collègues du quai nord.
  • A notre quai ouest, il ne se passa rien, les habitués de ce quai mouillaient généralement très au large, quant à moi, j’avais 80 mètres de chaîne de 12 dans la marinade !

Parole de marin


Ce récit rempli d’exotisme n’est pas très… exotique au sens qu’il n’y a ni cocotiers, ni vahinés, mais seulement des figures d’individus différents de nous... ce que recherche un exote menteux, pas du tout menteur… comme vous le savez !

 
 

ndlr : “Uçagïz” photo sy laorana

Kerdubon

UP


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3 Messages de forum

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  • 14 février 2016 17:09, par yoruk écrire     UP Animateur

    Nous étions sur une plantation bien propre et bien rangée de… cannabis !

    Ce qui me rappelle une histoire récente. Dans le même Kekova road mais tout à l’Est, juste avant d’embouquer vers Gokoya, il existe une toute petite crique, sur du bon sable et un point d’eau douce. Si vous êtes passés devant, c’était juste derière un fortin en hauteur.
    Le site, appartenant à l’armée turque (comme presque toute la zone de Kekova) avait été squatté par turc jovial, qui y avait installé une petite baraque où il servait des consommations et des en-cas.
    Le fond de la crique manquant de hauteur d’eau, les bateaux de promenade à la journée, ancraient un peu au large, et les gens venaient à la nage. L’aubergiste avait installé une grande banderole où était écrit « Islak para » (argent mouillé) signifiant qu’il l’acceptait mouillé. On y trouvait aussi une belle affiche, où il indiquait qu’il recherchait une femme pour l’épouser. Il la souhait jeune, courageuse et pas dépensière !!!
    On y a passé des soirées d’enfer. Puis, une année on retrouvé la baraque rasée au bulldozer... Renseignement pris à Uçagïz (prononcez Outchaeuz) c’était l’armée qui était intervenu en lui disant : enfin... ça va comme ça... quelques plans de cannabis on veut bien, mais enfin... un demi hectare... tu exagères !!!

    Michel

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  • Fethiye 1988

    Nous avions loué à Rhodes, un océanis 35, chez Kavos à l’époque. En juillet, notre projet d’aller sur Astipalea, avec un bon gros Meltem, est vite devenu illusoire. On rebat les cartes pour filer sur Fethiye. Arrivés sur le grand quai, nous nous sommes retrouvés le jour du marché, qui descendais à l’époque jusqu’au bord de l’eau.
    Juste à côté du bateau, un grand stand proposant des sacs Vuiton. Tenu par une très belle jeune femme turque, je suis allé lui demander dans mon anglais hésitant : « Is it Vuiton from France »... Elle me répondis dans un anglais impeccable : « I d’not speak english » ;-)

    Michel

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  • La nostalgie, c’est un truc qui fonctionne assez bien quand on a envie de boire un coup pour se dire qu’on est pas encore mort mais que la fin est proche.

    Des souvenirs, des images des Cyclades et du Dodécanèse j’en ai encore plein la tête.

    Je sais que je n’y reviendrai pas sous peine de déception.
    Comme en Corse,
    Comme en Croatie,

    Je me contente de la petite anse en bas de chez moi où je découvre qu’il n’y a plus de poissons.

    Je remonte pour m’occuper de mon jardin et là rien ne pousse.

    Putain de vie !

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