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Accueil du site > Grand Voyage > Asie > Escales exotiques - La danse des chapeaux

Rubrique : Asie

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Escales exotiques - La danse des chapeauxVersion imprimable de cet article Version imprimable

Publié 17 mars, (màj 17 mars) par : Collectif Salacia   

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Mots-clés secondaires: navigation_divers , Traditions_cultures

NDLR merci à “Kerdubon” capitaine, marin, conteur et explorateur...

Escales exotiques
La danse des chapeaux

De tous les pays asiatiques, c’est sûrement l’Indochine, française à une époque, qui grava la plus profonde empreinte dans les esprits des navigateurs qui y firent escale. « Le mal jaune », comme a dit Lartéguy, s’insinuait avec douceur et phagocyta leur mémoire pendant de longues années, les obligeant à parler, rêver et souvent délirer. Je suis allé plusieurs fois dans ce pays jaune, l’avant-dernière dans le début des années 80, comme convoyeur d’un pétrolier et je peux vous garantir que sans être passéiste, à l’âge où la faiblesse vous oblige à la sagesse, on regrette encore plus… ses vingt ans, car le virus du mal se réactive et la mémoire n’a pas fini de dérouler des scènes pittoresques, des moments privilégiés d’allégresse, ainsi que des images de visages heureux ou tristes, selon qu’on est proche de l’arrivée, ou près du départ inéluctable.

Par rapport au Tonkin, les gens du sud de la péninsule étaient plus joviaux, comme des Mocos de notre midi le seraient, par rapport à des Flamands. Cependant tous, du sud au nord, offraient un accueil particulièrement chaleureux… étonnamment doux en ce qui concerne la gent féminine, que ce soit les vendeuses de tout commerce, les congaï cherchant la bague au doigt et même les prostituées pour les amateurs. Un marin n’était pas le colon parfois prétentieux, un fonctionnaire imbu de son petit pouvoir, encore moins un enquiquineur empêcheur de tourner en rond ! Le marin exote fut alors comblé !

Nous avions serpenté dans l’univers verdoyant des palétuviers et rizières éparses. Le paquebot « Cambodge » des Messageries Maritimes nous précédait lentement.

Saïgon

En se rapprochant de Saïgon, les deux pointes des clochers de la cathédrale grossissaient à chaque virage, sans qu’on ait carrément mis le cap dessus... presque mine de rien. Ils dominaient la masse verte de la végétation tropicale, dans un ciel curieusement embrumé par la considérable humidité relative de l’air ambiant. Paradoxalement, je voyais... la mer blonde des blés de la Beauce enserrant la cathédrale de Chartres, dont les clochers se détachent sur le ciel d’azur au mois d’août et qui se rapprochent... sans en avoir l’air... à chaque virage de la route... ce qui fit délirer Péguy. Nous étions trop loin pour entendre les cloches de la cathédrale carillonner ce dimanche-là. Il y avait comme du mystère et de la magie dans l’ambiance feutrée de la passerelle.
Un liberty-ship était silencieux. Si les berges n’avaient pas défilé, on aurait pu croire que la machine à vapeur était stoppée, or elle faisait tourner la grosse hélice à 66 tours par minute, avec des “tchouf tchouf” étouffés, dans les entrailles du compartiment moteur… On était très loin des bourriques à fuel plus ou moins lourd, faisant vibrer les navires comme des casseroles, en tournant à des vitesses considérables, obligeant les mécanos à porter des caches sur les oreilles, ce qui ne les empêche pas de devenir rapidement sourds !

C’était ma première escale en Indochine et mon dernier voyage de Pilotin à la « Cognac line » dont les navires avaient leurs cheminées étoilées. Nous étions au début des années 50.
Finalement, nous avons remonté la rivière de Saïgon jusqu’à l’ hôtel Majestic, pour éviter parmi les sampans, et ce demi-tour d’évitage effectué, repasser devant la pointe des blagueurs pour aller nous amarrer dans le port de commerce, à Khan Hoï.
Le port dont les activités avaient été suspendues pour suivre l’accostage du majestueux paquebot blanc, puis celui plus discret de notre Liberty-ship, ressemblait à une carte postale rétro : « Scène de la vie dans nos Colonies  »... ou « L’arrivée du courrier »... ainsi que l’avait reproduit en photo la revue de la Ligue Maritime et Coloniale qui fit rêver au lycée l’exote Kerdubon qui allait s’éveiller.

Les indigènes au chapeau pointu s’y tenaient de la même façon, accroupis sur leurs mollets, position de relaxation sur ce continent. Les contremaîtres et fonctionnaires blancs, moins discrets, se prenant pour d’importants personnages qui doivent rester dignes, se tenaient debout, en commentant les manœuvres, avec l’assurance d’amiraux qui n’ont jamais entendu le son du canon, mais ont toujours su godiller dans les ministères. L’odeur du riz pourri par les pluies, celles des charognes et immondices charriées par la rivière, paraissait épicée à nos narines de petits Blancs privilégiés par le destin.

L’amarrage achevé, la coupée disposée, les autorités par ordre d’importance montèrent et disparurent vers le salon, pour prendre en main... non pas une liste d’équipage, ni un manifeste de chargement, encore moins quelque certificat, mais un verre contenant trente-trois centilitres de bonne bière hollandaise… histoire de se changer de la locale bière Larue... « La bière qui tue  »... comme disaient en plaisantant les spécialistes fins buveurs d’alors et qui n’ont plus mal aux dents aujourd’hui
Je regardais les équipes de dockers envahir le pont principal. Ils semblaient joyeux et bruyants. Cris, rires et appels se mêlaient aux coups de sifflet des chefs d’équipe, au bruit de la sirène d’un remorqueur passant à toute vitesse, aux grincements des grues et aux grondements des treuils vivement actionnés, ainsi que ceux des tracteurs et camions tirant en remorque des petits chariots.
Le grouillement et l’efficace mouvance des niacs affairés, ayant remplacé le calme lors de notre accostage, était impressionnant. A peine les hommes de l’équipage revenaient-ils de leur poste de manœuvre sur le gaillard, en compagnie du Second Capitaine, qu’ils pouvaient constater que les cales étaient déshabillées de leurs prélarts et que les dominos étaient rangés sur le pont le long des hiloires de cales, ou du pavois. A présent, dans un fracas de treuils habilement maniés, les mâts de charge étaient rangés en bataille... un plongeur au dessus de la cale, l’autre débordeur au dessus du quai. De toute part, on entendait des “maulen... maulen”... vite...vite !
Le patron des contremaîtres, Chapeau de tôle, ainsi baptisé par des générations de navigateurs, à cause de son chapeau pointu en latanier comme les autres, mais peint avec de la peinture aluminium, criait le plus fort… De nombreuses fois à l’arrivée à Saïgon, j’eus ce ravissement !

Tinh

Quand je revins à Saïgon, j’étais troisième lieutenant responsable de l’infirmerie du bord. En conduisant mon lot de malades à la clinique de notre agence, après une longue discussion pendant les consultations de mes patients, j’avais à tout hasard donné rendez-vous pour le soir même à l’infirmière de la réception.
La jeune fille aux yeux en amande, qui se disait « sérieuse », accepta machinalement… pour me faire plaisir.
Avec ce genre de demoiselles sérieuses, j’étais sûr de ne plus la revoir que professionnellement… si je puis dire, chaque fois que j’amènerais un malade à la consultation du docteur compagnie.
Le moto-pousse Peugeot, pétaradant à cause de son pot d’échappement parti en voyage, après avoir manqué de me filer le mal de mer dans ses zigzags impressionnants parmi la circulation démente, me cracha littéralement dans un dernier coup de frein, devant le « Continental Palace ». Durant cette course folle, l’homme modulait sur deux tons un «  Yo…Yo  » remplaçant timbre ou klaxon.
Ce palace, dont le bar était du genre « grand café de Bordeaux » avait ses grandes baies grillagées à cause des grenades qu’auraient pu balancer les tueurs fous du Vietminh. Il y faisait frais et sombre lorsque je suis entré.
Mes yeux sortant du grand soleil s’habituaient à cette pénombre, lorsque je me suis demandé si je ne rêvais pas, ou si j’avais perdu la boule !
Son visage était un ovale parfait, ses longs cheveux noirs, séparés par une raie centrale, semblait flotter sous les grandes pales du ventilateur plafonnier. Ses yeux en amande riaient. La bouche ouverte, les yeux exorbités, le souffle court, je me laissai tomber dans le siège en face d’ elle .
Mais oui, cette créature de rêve avait laissé tomber blouse et coiffe d’infirmière, pour mettre en valeur une symphonie de couleur, de joie, de jeunesse et de beauté ! « Ah ben !… Me voila propre  ! »… me suis-je murmuré… Elle m’inoculait le virus du mal jaune par son regard et son sourire… j’allais être quasiment encongaillé ! Un jour de confidences, elle me dit en riant :

  • J’espère que l’officier de marine qui m’épousera sera gentil comme toi !… Bien sûr tu n’es pas le premier à venir à la clinique !… Un jour je sais, j’en aurai un pour moi toute seule !… Reviens quand même le prochain voyage, je t’attendrai… si je ne suis pas partie à Paris avec mon fiancé !

… Je suis revenu les trois ou quatre voyages suivants et nous étions heureux de reprendre nos relations où elles s’étaient arrêtées six ou huit mois avant !

Etant un peu en avance pour arriver dans la canhia de Tinh, ma petite amie, je suis descendu du tri-pousse un peu après le pont sur l’arroyo et j’ai continué à pied, par une route poussiéreuse, en cette saison éloignée des pluies torrentielles de la mousson. Cette route passait bien en retrait derrière Khan-Hoï, le quartier du port, qui longe la rivière de Saïgon. Elle était peu fréquentée et bordée de palissades en bambou et canisses délimitant des terrains maraîchers ombragés d’eucalyptus. De nos jours, si j’en crois des reportages télévisés, il semblerait que ces terrains si riches ont fait pousser… des immeubles, la population s’étant multipliée par dix !
Je sifflotais allègrement « Ma petite folie », une rengaine stupide mais entraînante, qui était à la mode lorsque nous avions quitté la France, il y avait déjà trois mois et je songeais en souriant plus ou moins à la pétulante et jeune Line Renaud qui interprétait ce tube, lorsque j’ai tout à coup remarqué que les gens qui suivaient mon parcours, stoppaient un peu plus loin et restaient… figés comme des cierges. Il y avait même un cyclo-pousse qui avait mis pied à terre. Il se tenait immobile la jambe encore posée sur une pédale. Mon sifflement joyeux mourut sur mes lèvres pincées qui s’entrouvrirent pour émettre un discret ohhh !… de stupéfaction.
Un serpent de quatre mètres traversait tranquillement la rue, avec des ondulations régulières, la tête oscillant de droite à gauche, sans se préoccuper des gens immobilisés par la même trouille que moi. Lorsqu’il eut disparu derrière un trou dans la base de la palissade, les gens reprirent leur marche un instant interrompue, sans commentaires et dans le calme…
Le cyclo agita son timbre qu’il doubla du caractéristique « yo… yo ! » et se remit à pédaler, non sans avoir invité à monter… le Blanc stupide que j’étais, suant sur une mauvaise route dans la poussière et les nids de serpents, sous un soleil encore haut en cette fin d’après midi, sans même la protection d’un chapeau pointu en latanier dit : chapeau chinois.
Une femme âgée me sourit en dévoilant ses dents laquées noires « Petite anguille hein monsieur ? » me dit-elle… et elle remit son balancier sur l’épaule, emportant en trottinant rapidement deux paquets enveloppés de feuilles de bananier, suspendus à chaque extrémité.

Elle se nommait Tinh, ce qui veut dire sept. Dans sa famille de paysans pauvres plantant du riz, on ne se fatiguait pas pour baptiser les enfants, on leur donnait leur numéro de naissance !
Grâce aux religieuses qui n’ont pas tous les défauts que les mécréants comme moi leur donnent, elle avait pu devenir infirmière diplômée et avait échappé au recrutement de l’armée ! Nous ne nous quittions que pour aller à notre travail.
Ce dimanche chômé par tous à l’époque, nous avions longuement traîné au jardin des plantes de Saïgon. Les quelques animaux en cage y attendaient on ne sait trop quel changement de régime, pour passer à la casserole, la révolution rouge était en marche et viendrait finalement, comme la lutte du même tonneau, ne pouvant nourrir des bouches improductives, donc inutiles.
Nous nous sommes attardés près de l’étang couvert de nénuphars à larges feuilles. Nous regardions en silence la « pagode du souvenir ». Elle était si belle dans sa sobriété, avec ses escaliers aux rampes sculptées de dragons, il y avait une telle délicatesse dans l’inclinaison du toit que l’étang reflétait un art de vivre et de penser et qu’il n’y avait aucun commentaire à faire. Contempler cette construction aux proportions idéales était un repos pour l’œil, un apaisement pour l’âme.
Un pêcheur muni d’un immense haveneau draguait la surface de l’étang peu profond avec un effort qui le courbait et le faisait ahaner. Il n’était plus jeune et suait abondamment sous son chapeau pointu malgré sa maigreur. Il remonta son filet vide, ce qui nous fit rire bêtement. Il nous regarda en souriant et dit deux courtes phrases semblables aux vers d’un poème. Evidemment Tinh traduisit :

  • « Il cherche à pêcher son image… et il dit qu’il y arrivera !  »

La soirée… culturelle avec ma congaï Tinh s’était forcément terminée en corps à corps haletant. Apaisés, nous nous reposions dans sa canhia en bois et tôle, sise dans la banlieue saïgonnaise. Elle m’avait montré en les exécutant les figures de la danse « Mua Non », la danse des chapeaux. Elle en fredonnait l’air. Quelle grâce ! Les crapauds buffles et les grenouilles étaient en conversation bruyante, avec force commentaires et s’interrogeaient… quoooi… quoi ?… aussi quoâh ! De la fraîcheur commençait à se faire sentir.
Soudain, des sifflements et des pétarades de fusées éclairantes transformèrent la nuit sans lune, en jour sans soleil.

  • Maulen !… Vite sous le lit… c’est venir une autre danse !

Quoiqu’en bois solide, le plumard eût été un frêle rempart si nous avions été arrosés par une des rafales d’armes automatiques ou une des explosions de grenades qui se déclenchèrent. Il y eut des voitures lancées à toute vitesse, des coups de freins, des cris et des ordres, des hurlements et des gémissements… puis tout redevint calme. Avec l’aube naissante, nous avons repris place sur le matelas, les batraciens reprirent leurs échanges gutturaux.
Quelle nuit câline !… C’étaient des Caodaïstes qui s’étaient battus avec des Binh-Xuyen ! Ces derniers tentaient de prendre le contrôle de ce quartier et les autres voulaient s’imposer !… Le tout pour de l’argent et des idées politiques ! Les uns étaient pour les Vietminh, les autres pour les Français… un imbroglio inextricable !
Comme chaque matin, le tri-Peugeot m’attendait. A toute vitesse, il se fraya un chemin parmi les gravats, une jeep carbonisée et quelques cadavres en kékouans noirs, tachés de sang rouge, voir déchiquetés. Ce n’est qu’en passant sur le pont Cau Ong Lahn et en voyant l’animation des sampans sur l’arroyo chinois, que j’ai commencé à refaire surface, plus précisément vers la pointe des blagueurs, en face du club nautique.

Nous étions trois lieutenants. J’étais donc officier de service à bord pendant vingt-quatre heures tous les trois jours. Chaque fois que je prenais mon service à midi, avant de revenir à bord, je m’envoyais une délicieuse petite « soupe chinoise » chez les « sœurs Bocuse  » à l’entrée du port, tout au bout, du côté aval. On avait baptisé ces marchandes de ce nom, à cause de leur postérieur de Vénus callipyge particulièrement remarquable sous leur kékouan foncé… « Oh Calcutta ! » disaient les connaisseurs d’Apollinaire.
Elles finirent par bien me connaître et me servaient royalement, car dans le bouillon au vermicelle de riz, en souriant de toutes leurs dents laquées, elles y glissaient les meilleurs morceaux de poulet sous les feuilles de cresson. Leur boutique, si je puis ainsi baptiser leur cabane à roulettes, était à moins d’un mètre de la berge de la rivière de Saïgon.
Ce matin-là, alors que j’aspirais le contenu du bol bleu habituel, je vis dérivant au fil du courant, une charogne qui était un homme blanc. Nu, il avait les fesses en l’air et ses jambes étaient écartées par ses énormes balloches rouges et gonflées comme des baudruches prêtes à éclater. L’appétit coupé, j’interrogeai l’aînée des sœurs :

  • Où prends-tu ton eau pour ta soupe ?

De son pouce elle me désigna la rivière et voyant à son tour le cadavre, elle ajouta :

  • Quand c’est tlès tlès propre !

Cholon

Lorsque ma congaï saïgonnaise finissait tard son travail d’infirmière à la clinique du bon docteur compagnie, je me joignais à mes camarades pour aller à Cholon d’un coup de pousse, ou plutôt de moto-pousse, Ce quartier était une véritable ville chinoise. Les rues y étaient éclairées par les centaines d’enseignes aux caractères mandarins.

 
Négligeant théâtres et pagodes, nous allions directement dans les endroits, où l’on trouve… tout, c’est-à-dire principalement les immenses et luxueuses boîtes comme « le Grand Monde » rue des marins. C’était un lieu de… perdition… le mah-quis (Mauvais génies)… des richards chinois, des commerçants fortunés, des trafiquants de tout poil, des officiers de toute arme, rescapés de la Plaine des Joncs, des Jarres ou de la route coloniale N°4 et autres lieux aussi chauds que mortels. Il y avait aussi les colons qui s’échappaient de leurs plantations, des fonctionnaires plus ou moins… hauts et forcément des marins.

 
Il y avait des pistes à suivre, des codes, des traquenards, des retours à la case départ, des rires, des larmes et du sang. Les rivalités de cœur, de religion, de politique, de triade, de secte… plus ou moins secrète, de confrérie, de congrégation etc, étaient le moteur principal de cet étrange brassage, bruyant au possible.

C’était également un établissement de jeux et dans les étages, il y avait des endroits équipés en fumerie d’opium.

Au début de l’escale comme nous étions en fonds, nous allions dans les restaurants des étages, plutôt que dans les gargotes d’en bas. Entourés d’une nuée prévenante de ravissantes, riantes et jacassantes hôtesses, nous nous restaurions. Parfois c’était dans un salon luxueux orné de jades, de laques et de cristaux… valant des fortunes. Chacun de nous avait deux hôtesses expertes et délicates, pour veiller à son confort et surtout éviter la casse dans la fine porcelaine précieuse. Nous avalions alors avec componction de suprêmes soupes chinoises en évitant les slurps causés par les étranges cuillères de porcelaine épaisse. Puis le petit doigt en l’air, nous dégustions en silence, d’étranges poissons farcis, ou de tendres magrets de caneton laqué…
Nous achevions de dîner avec une gâterie sucrée du genre gingembre confit. « Bon pour la force !  » disaient en riant les belles filles, avant de passer à nouveau des serviettes chaudes sur nos visages. Regardés fixement d’un œil vague devenu langoureux par nos bonnes hôtesses devenues muettes et respectueuses, nous sortions en vrac de nos poches un tas de “nyats” crasseux, sur la nappe aux fines broderies, pour régler l’addition, tout en sirotant avec volupté le “choum” spécial du patron, dans les petites tasses chinoises, dont le fond laissait apercevoir… une femme dénudée. C’était vraiment ce qui se servait de mieux et de plus raffiné, dans ce Grand Monde… mondialement réputé, parmi le… grand monde jaune.
Appauvris en fin d’escale, on préférait se mettre au coin de l’un des bars du rez-de-chaussée, pour grignoter des encornets farcis de céleri, de poisson fumé arrosé de “nioc-manh”, des boulettes de bœuf à la menthe trempées dans une sauce au soja, ou encore des “tchiahao”, ces crêpes à la viande de porc et aux champignons… tout en sifflant quelques bières La Rue… la bière qui tue… les amibes comme le cafard !

Le marché

Lorsque Tinh était au boulot à la clinique, j’occupais mes journées libres à explorer la ville.

  • J’aimais surtout fréquenter le marché et enten les blagues et les vannes des marchandes.
  • Rôdant au hasard des rues, j’étais également attentif aux scènes originales et des plus inattendues. En général, les vendeurs ambulants encombraient les trottoirs, indifférents à ce qui pouvait rouler au milieu de la chaussée. Transportant aux extrémités d’un balancier leurs fonds de commerce, ils se posaient n’importe où. C’était plus pittoresque que les éventaires des « Grands magasins Charner » ou autre « Yvonne » de la rue Catinat.
  • Deux vieilles édentées tenaient... un restaurant. Leurs paniers de fléau à fond plat retournés servaient de... tables. Le contenu de ces paniers avait été judicieusement réparti autour d’elles, afin d’exercer leur art, sans se lever de leur petit tabouret.
    • Il y avait ainsi leur fourneau, qui était un ancien bidon de cinq litres d’huile rempli de braises, sur lequel elles tenaient la soupe au chaud dans une marmite d’aluminium, ainsi qu’une bassine émaillée qui était remplie de riz blanc immaculé. Elles empilaient toujours à portée de main la vaisselle émaillée... écuelles, bols et tasses. Les couverts étaient plongés dans une boîte de conserve remplie d’eau chaude.
    • Devant elles, en ligne au bord du trottoir, un groupe de pédaleurs de cyclo-pousses, assis... ou plutôt accroupis sur leurs talons, poussaient avec leurs baguettes... magiques, la nourriture, droit au fond de leurs bouches, d’un mouvement imperceptible du poignet.
    • Un peu en retrait, avec leurs petits cailloux noirs ou blancs, sur une grille tracée à la craie, quelques-uns de leurs collègues préféraient jouer au cocho leur gains de la journée, avec une passion qui se voyait à leurs gestes et se lisait sur leurs visages.
    • En souriant, l’une des cuisinières pencha en arrière sa tête recouverte d’un torchon douteux noué en turban et m’offrit l’un des petits bols bleus rempli de soupe tiède. J’avalai le contenu d’un trait et mis la main à ma poche. La femme au sourire noir... puisque sans dents... éclata d’un rire franc... manquant de basculer en arrière, tandis que sa collègue cria : Kado-kado !
  • Sur le même trottoir, un dentiste pratiquait l’extraction d’une molaire sur un petit vieux. Il lui tenait la bouche ouverte, tirant carrément sur sa barbichette blanche à la Ho-Chi-Minh. Il coinçait la tête de son client dans son coude et fourrageait dans la bouche avec une... pince multiprise chromée de... mécano. D’un coup de tête, il me désigna une caissette remplie de chicots plus ou moins couverts de sang caillé sur lesquels les mouches venaient se ravitailler. Cette boîte était de toute évidence la preuve de ses capacités et de son succès. Il ne mentait pas comme un... arracheur de dents, en montrant, d’un autre geste aussi éloquent, un diplôme de dentiste de la faculté de... Dol, épinglé sur une vague blouse qui fut blanche et reposait parterre à côté de sa caisse à outils comprenant... on ne sait pourquoi... un marteau !... Peut-être pour endormir les récalcitrants, ou ceux qui mordent sans prévenir... ce petit boulot étant un métier... à risques !
  • Au delà du chirurgien dentiste, après quelques marchandes de chiffons et de pacotille, exerçait un pharmacien. Il avait une mallette remplie de fioles de différentes couleurs et devait vanter sa marchandise... car il criait assez fort.
  • A côté de lui, un docteur avait son cabinet. N’allez pas croire qu’il était en combine avec son voisin... trop simple, l’Oriental est plus compliqué que cela ! Ce toubib tâtait vaguement la chemise d’un jeune homme d’une maigreur incroyable. Il devait lui donner de doctes conseils, car le malheureux écoutait avec un grand respect. On reconnaissait sa science, à ce bon docteur, au diplôme punaisé sur le dossier de la chaise où il était assis, le patient restant debout pour être plus à la hauteur de l’œil diagnostiqueur. Un stéthoscope, au caoutchouc d’un rouge éclatant, tressautait sur la bedaine du disciple d’Esculape à chaque parole... je veux dire à chaque oracle.
    • A ses pieds, une femme assez jeune et un enfant étaient assis. Le gosse était impassible et sérieux comme un vieillard qui aurait vu toute la misère du monde. Dans son dos dénudé, il y avait huit grosses ventouses cylindriques... en bois, longues de dix centimètres, d’un diamètre considérable. Il y en avait deux autres sur la nuque, une sur chaque tempe et enfin une au milieu du front. On comprend pourquoi notre hérisson n’osait pas esquisser le moindre sourire, on lui avait recommandé de ne pas bouger... surtout les lèvres... pour éviter gémissements ou plaintes, qui eussent été désagréables aux oreilles des passants... futurs clients.
    • Moi chasser tuberculose à lui... hi hi hi !
    • Ah félicitations Docteur !... mais attention chassez le naturel... il revient au galop !
    • Pas danger... moi conasse le galop... moi chasse le galop !
  • Devant une palissade en planches, des gens calmes faisaient la queue pour regarder par... un trou. L’heureux propriétaire du trou, montre en main, empochait quelques piastres à chaque changement de voyeur... toutes les trois minutes...
    • Il me fit signe d’approcher plus près. Bousculant le pépé qui sans doute se... rinçait l’œil... il me colla... au mur. Lorsque mon œil fut habitué à l’obscurité régnant de l’autre côté de la paroi, je vis au fond de la caisse collée contre la palissade... un classique muet de Charlot... poursuivi par Bille en bois le mastodonte chauve... et mon oreille perçut le ronronnement du projecteur Pathé-Baby.
    • Je rendis sa place au grand-père, dont le visage ridé comme une vieille pomme fripée, grave et impassible... redevint instantanément... hilare. Je regardai la montre du projectionniste.
    • Montre à toi pas marcher ?... dit le cinéaste étonné.
    • Bien sûr que si !... mais je l’économise ma montre... à moi !

Le sampan fleuri


Nous étions au Nha Bé en aval du port de Saïgon, le dépôt de munitions de nos armées victorieuses, pour décharger nos caisses rouges qui font boum. Cet endroit était particulièrement protégé on s’en doute ! Nul ne pouvait s’en approcher... c’était garanti !
Dans la moiteur du carré, nous devisions en sirotant tranquillement une bibine fraîche à point. Dans quelques instants, certains des collègues attaqueraient la belote du soir, puis iraient... se glisser dans les toiles. Le silence se fit, les beloteurs suspendirent leur pli, les mouches cessèrent de voler, car on grattait d’étrange façon aux portes du carré. Celles-ci s’ouvrirent bruyamment sous une poussée irrésistible... comme si le diable entrait.

En fait, c’était pire que... le diable et son train, ou la tentation de Saint Antoine, c’était une flopée de diablesses soudain devenues mouettes rieuses, poulettes pépiant et pies jacassant, qui se précipitèrent sur les officiers, renversant leurs verres, bousculant leur dignité de dignes... dindons et pour certains attaquant leur vertu.

  • Bon dieu !... la sampan fleuri !
    Eh oui !... Comme par enchantement, dans cette zone super protégée, le sampan fleuri avait amené son lot de filles pour la plus grande distraction de certains amateurs. Et la vieille maman maquerelle fit une apparition majestueuse... peinturlurée comme une poupée japonaise, sempiternellement vêtue de son kékouan d’un noir immaculé, accompagnée de son impassible et balèze garde du corps, muet comme une carpe, depuis que les Vietminh lui coupèrent quelque chose dans la gorge... et sans doute dans la culotte... disaient les mauvaises langues... et si je puis ajouter !... Laissant tout ce beau monde, je suis parti tomber dans les bras de Morphée pour me reposer des fatigues de cette escale indochinoise.

Par quelle miracle le sampan avait-il pu venir exercer son... apostolat, sans se faire arraisonner par les vedettes ou sampans armés des patrouilleurs du fleuve ? Comment avait-il pu longer les berges contrôlées par les Viets sans se faire épingler ?...

  • Vite Lieutenant !... un accident  !
    En charge de l’infirmerie, j’ai suivi le matelot. Nous étions précédés par la mère maquerelle dont les socques de bois claquaient sur le ciment du sol de la coursive. On arriva au niveau inférieur, plus précisément aux sanitaires équipages, où gisait dans une mare de sang une fillette à peine pubère. D’un coup d’œil, j’ai jugé la situation et fait évacuer les inutiles voyeurs. Il semblait évident que la gamine avait grimpé sur le lavabo comme une guenon, pour... procéder à une toilette intime et que celui-ci, peut-être légèrement fêlé d’une façon invisible, avait cédé sous son poids pourtant bien léger. La porcelaine, aussi acérée que la plus fine des lames d’un scalpel, avait entaillé la cuisse presque à la hauteur de l’aine, sectionnant une veine. Le flux noir et régulier du sang ne pouvait tromper. Le garrot long et plat en caoutchouc arrêta l’hémorragie.

La petite, choquée, ne souffrait pas. Elle nous regardait avec une certaine indifférence... quand on est putain, rendue si bas à cet âge là, que peut-on espérer de la vie ? Machinalement, j’essuyai ma main libre dégoulinante de sang... sur le ventre de la gamine. Elle crut que c’était une gâterie... et sourit en me caressant la main. Je me sentis gêné.

  • Tu as peu de temps pour l’envoyer à l’hôpital !... dit-je à la maquerelle... On ne peut maintenir trop de temps la circulation du sang arrêtée par un garrot et puis elle va avoir besoin de plasma ou de sang... par transfusion ... Maulen... maulen... ou elle c’est mourir !

Elle frappa dans ses mains en criant violemment. De toutes parts, des filles quasiment déshabillées se précipitèrent et commencèrent leur rembarquement sur la pinasse. Le pacha descendu de son perchoir, ses appartements en haut du château, rajouta une couche :

  • Si elle meurt, plus jamais le sampan ici… tu as compris ?

Une superbe plante descendait l’escalier, attirant tous les regards par sa splendeur peu naturelle. Elle était vêtue comme une princesse. Elle dit au vieux :

  • Si Sampan fleuri plus venir... tu n’auras plus moi... comme kado !

Je n’ai jamais su la suite, mais avant l’appareillage définitif, un inconnu m’amena un superbe kimono brodé : « Kado-kado ! »… dit-il.

Tristesse et désillusion

En 1963, je suis encore passé par Saïgon. J’étais premier lieutenant, venu sur un bien joli cargo pour décharger du blé et charger du riz. On s’était promis une belle escale, ce fut une cruelle déception ! Tout était américanisé, même la langue française était oubliée des Sud Vietnamiens, sauf par les personnes âgées, qui ne nous cachaient pas avoir préféré la… présence française à celle des méprisants Yankees.

Resté « service à la mer » selon l’ordre stupide de notre commandant qui voulait économiser une rétribution d’heures supplémentaires aux matelots, je ne suis sorti que pour aller poster le courrier et quelques soirs, après mon quart, pour aller boire un triste verre avec les copains.

Cependant je fis des recherches pour retrouver Tinh, mon amie de jadis. Son quartier avait été détruit, comme Kanh Hoï le long du port, ceci afin de voir venir de loin pardessus les ruines arasées et encore fumantes, l’arrivée éventuelle vers le centre ville, des Vietkongs, métamorphose des Vietminh. J’ose espérer que mon ex-amie, a fini par trouver un volontaire... de préférence français, capable de l’emporter dans ses valises, ce qui était son désir, la clinique était fermée et personne ne se souvenait d’elle.

La ville était en ébullition. Les attentats et coups d’état manqués qui se succédaient, finirent par avoir la peau de Ngo Dinh Diem. La place de Président de la République du Sud Viêt-Nam était si bonne pour s’enrichir avec les dollars de l’aide américaine que tout le monde la voulait ! Profitant de l’aubaine, les Vietkongs ratiboisaient littéralement l’armée sud-vietnamienne et les bonzes se faisaient cramer sur les places publiques, pour protester contre la persécution du catholique Diem... qui voulait sans doute les convertir.

Nous avons débarqué notre cargaison de blé, cadeau des généreux Etats-Unis au bon peuple vietnamien... qui toutefois devrait l’acheter très cher à la bande des Diem. Quant à embarquer du riz… il n’y en avait plus, le delta du Mékong étant un champ de bataille, le napalm cuisait les derniers grains.

Revenant un soir après une dernière bière, on devisait tranquillement en traversant Kanh HoÏ totalement mort et obscur, lorsque soudain devant nous, une bande de rats, gros comme des chiens, se dressa sur les pattes arrière, babines retroussées. Ces gaspards n’avaient pas du apprécier l’holocauste du quartier et manifestement cherchaient à bouffer, en lorgnant nos mollets grassouillets au dessus des socquettes blanches. Le plus hardi qui s’avança, moustaches rabattues, fut accueilli par un formidable shoot qui l’envoya valdinguer sur ses collègues. Ils couinèrent, puis finalement s’écartèrent un peu du milieu de la chaussée. Nous sommes passés entre deux files de rats au… garde à vous. On sait quelle fut par la suite la victoire américaine, quant à moi, je me demande encore si la guerre ne fut pas gagnée… par les rats !

Amener le pétrolier vietnamien à bon port en rade au Cap Saint Jacques fut mon dernier embarquement. J’ai pu constater que les autorités communistes avaient pris soin et entretenu, mieux que nous, nos propres monuments. L’opéra était d’une blancheur immaculée, la magnifique poste, la cathédrale et la mairie étaient resplendissantes.

Le retour

L’année où le Vietnam s’ouvrit aux touristes étrangers, madame Kerdubon et moi-même avons accouru sac au dos, en babas-cool. Le déferlement des voyages organisés était en cours de création, il nous fallait venir avant, pour nous fondre dans le petit peuple, notamment en empruntant les transports locaux, allant de la motocyclette au minibus avec double contenance de passagers par rapport aux prévisions Renault… Cependant une voiture avec chauffeur, nous fut prêtée une bonne semaine en ex-Cochinchine par un Français. En qualité d’inspecteur de la navigation, j’avais visité sa grosse jonque pour qu’elle soit homologuée et possède notre pavillon national.
Au coin d’une rue de Saïgon, une femme âgée tendait la main en silence. Nous avions toujours de la petite monnaie pour la nuée de galopins et autres mendigots s’agglutinant autour de nous dans certains sites. Je pris quelques petits billets pour les mettre dans la main de la vieille, posant mon regard au fond de ses yeux.
En fait, s’il est difficile de donner un âge à une femme jaune, celle-ci avait quasiment le mien. Elle avait donc connu l’époque de ma jeunesse dans son pays alors si attirant, mais son visage était resté plus jeune que le mien. Si les yeux habituellement parlent pour exprimer un sentiment ou une interrogation, les siens en amande étaient muets.
Elle ramassa les petits sous, prit ma main et la caressa comme jadis le firent Tinh ma compagne et la fillette du sampan fleuri. C’est sans doute une façon locale d’exprimer un sentiment ou une reconnaissance, me dis-je, en ne voulant pas réveiller… des fantômes.

  • Sois pas radin papa !… dit-elle en souriant avec gentillesse.

Voilà mes amis, le récit d’un menteux qui embellit les choses pour les rendre plus digestes et agréables. Vous savez bien qu’un menteux n’est pas un menteur… cependant vous pouvez croire et apprécier uniquement ce qui vous plaira, avec le sourire, mais surtout pas avec un rire jaune si vous avez contracté… le mal ! Dans nos rêves, la danse des chapeaux restera vaporeuse et voluptueuse.

 


Kerdubon

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1 Message

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  • Mar -Mar, l’orient, l’aventure et le banc des menteux...

    « Nous avions serpenté dans l’univers verdoyant des palétuviers et rizières éparses. Le paquebot « Cambodge » des Messageries Maritimes nous précédait lentement ». Immédiat après guerre, un jeune 3em lieutenant embouque le Mékong et découvre la fascination indochinoise.
    Kerdubon nous fait rêver : après la Grèce, la Turquie, la Polynésie, l’AOF, le voilà en Indochine.

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