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Accueil du site > Littérature maritime > Les Beligoudins - aventures du capitaine Kerdubon > Les beligoudins - La tournée des derviches - 1987 chap 12

Rubrique : Les Beligoudins - aventures du capitaine Kerdubon

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Les beligoudins - La tournée des derviches - 1987 chap 12Version imprimable de cet article Version imprimable

Publié 4 juillet, (màj 3 juillet) par : Collectif Salacia   

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Mots-clés secondaires: Traditions_cultures

NDLR : merci à “Kerdubon” capitaine, marin, conteur et explorateur...

Vers la table des chapitres

chap 12 - La tournée des derviches - 1987



C’est le printemps avec son joli mois de Mai qui nous ramena à la marina de Kemer. Les hirondelles quant à elles n’avaient pas du quitter l’oiseau Beligou de l’hiver, malgré les sommets des montagnes qui étaient encore couverts de neige. On le retrouva intact. Par contre, la plage attenante était... un amas d’immondices ! Pour que les touristes puissent trouver un grain de sable sous les plastiques, bois et autres verres cassés, un ramassage d’ordures fut organisé... à mains nues si nous n’amenions pas nos gants. Nous avons participé tout en nous préparant à partir visiter la Cappadoce, sacs à dos en babas cool, par bus, et dolmuches... note [1] ces minibus aux tarifs modestes, qui s’arrêtent à la demande et sont toujours archi pleins, du genre « taxi brousse » africain.

Note [2]

Konya
Il y eut d’abord Konya le berceau du Soufisme et du Sama, la danse des « derviches tourneurs ». Malheureusement, le Tekké de Mevlana, le couvent typique surmonté de sa haute tour côtelée, recouverte de faïence émaillée d’un extraordinaire vert pétrole, était désertée par ses moines qui étaient en… « tournée » ailleurs… Déçus, nous…tournions en rond, lorsqu’un‘’étudiant’’ nous guida dans le couvent et notamment traduisit l’inscription au dessus d’une porte d’une cellule de Mevlana, peut-être celle-là même du saint poète et danseur :

« J’étais neige, à tes rayons je fondis ;
La terre me but, brouillard de l’esprit ;
Je remonte vers le soleil. »

La ville recelait d’autres merveilles qu’on visita. On avait trouvé dans une rue calme aux boutiques closes, un petit « otel » discret. Certes les draps noircis du lit n’avaient pas été changés depuis un siècle, certes les cabinets communs se tenaient sur une estrade élevée… dans la cuisine, certes la porte de ces toilettes était trouée à bonne hauteur pour des voyeurs, certes la porte de la chambre n’avait pas de serrure… mais comme on n’avait pas besoin de se glisser dans les toiles… cirées... du lit pour dormir, et qu’on pouvait utiliser le lavabo pour y déverser nos pipis discrets, puis coincer la clenche de la porte par une chaise surmontée du bataclan des sacs à dos, on pensaient passer une nuit calme pour peu de monnaie….
Quelle erreur ! C’était le plein Ramadan ! Dans une ville Sainte, on ne transgresse pas les règles séculaires. Dès la tombée du jour, avec la fin du jeûne, la ville endormie se réveilla et le ramdam fut infernal... On trouva enfin une gargote pour nous restaurer, le café du matin étant parti bien loin dans les talons… Pensant que le lendemain, on ne trouverait rien à manger non plus, on acheta du pain, ce délicieux ekmek chaud qui parfumait toute une ruelle.… on en trouve plus en Europe depuis l’invention de l’électricité… La rue de leur hôtel était remplie d’une foule agglutinée devant les boutiques des marchands de chich-kébap et autres douceurs. Elle s’écartait au passage des porteurs de plateaux remplis de petits verres de çay… le thé... et les gens s’étonnaient de notre présence chrétienne dans un lieu hautement musulman, sans toutefois montrer aucun signe d’animosité à notre égard. On y lisait même dans les regards, une certaine sympathie.
La chambre de notre hôtel donnait sur cette rue qui resta animée comme un couloir de métro jusqu’à l’aube. Le pire : une mosquée se tenait en face de l’hôtel ! Alors qu’on avait réussi péniblement à s’endormir en toute fin de nuit, le saint Muezzin à deux dizaines de mètres de nos oreilles sur les coups de cinq heures du matin, hurla dans un puissant haut parleur, l’appel à la première prière... Allah akbar  !

La Cappadoce
La route à travers la steppe grisâtre jonchée de caravansérails en ruines nous fit atterrir à Nevsehir. Le froid fut la première chose qui nous saisit en Cappadoce
Cette fois l’hôtel était convenable, même si les WC n’étaient qu’un petit seau dans le coin toilette de la chambre. Le petit seau servait également pour la douche, car s’il y avait bien un bac, il n’y avait pas de pomme de douche au dessus… Dans le lokanta du sieur Onkül, la chère bouffe fut dégueulasse… « Me v’là bien onkülé ! » ais-je conclu !
Malgré tout, nous avions atteint une contrée féerique, qui nous laissa babas…toujours cool, quoique enthousiasmés. On prit pension dans la maison d’un marchand de tapis à Uçhisar. La vue était magnifique sur la ‘’vallée des pigeons’’. Ce fut le calme, le silence, la propreté… tout y fut parfait !

On rayonna autour de Görème, remplissant du regard notre boite à souvenirs avec des ‘’cheminées de fées’’, et autres champignons bicolores, ainsi que des villes souterraines, des kilises (églises) taillées dans des grottes, avec leurs fresques du IX & Xème siècles, malheureusement mutilées par l’Islamisme, qui refuse la représentation de personnages religieux, privant ainsi les saints aux couleurs encore bien vives de leurs têtes auréolées, effaçant, mais avec un certain respect Jésus (reconnu comme prophète)… massacrant le Pantocreator qui lui ne doit jamais être vu.
On rêvera toujours en pensant aux panoramas des vallons taillés par l’érosion, comme ceux de Kavusin, Zelve et Kizilçukür, le ‘’vallon rouge’’ d’Aktepe.

Nos déplacements à pied ou en dolmuche, évitaient de se trouver avec les circuits des voyages organisés. On avait l’impression de faire partie de ceux qui peuvent contempler du beau… alors que les touristes galopent sous la cagna à la vitesse d’un bus, d’un site à l’autre et deviennent rapidement las des… vieilles pierres. Ils ne voient plus, les magnifiques panoramas et ne songent finalement qu’à la bonne bouffe du soir dans l’hôtel climatisé.
Nous avions le temps de discuter avec les gens étonnés de nous trouver hors du troupeau venu cracher des dollars, Nous pouvions rire avec sympathie des gestes utilisés pour s’exprimer, des polissonneries des gamins. On donnait volontiers une petite pièce à la véritable mendiante non syndiquée, à folle du village, ou la veuve ou délaissée, vivant dans l’une des milliers de grottes abandonnées, se nourrissant de l’air du temps, très souvent gaie, attendant sereinement le miracle d’Allah le compatissant, même s’il ne doit arriver qu’avec sa mort.

Vers l’Euphrate
On a dormi une nuit à Kaiseri (Ex Césarée), mais la pluie pourtant rare et plutôt bénie sur le plateau anatolien en cette saison, nous chassa vers l’Est un peu plus lointain, dans un bus qui traversa ce haut plateau (2000m d’altitude), nous offrant des paysages superbes notamment sur le Taurus peu lointain tout emmitouflé de blanche... neige !
Nous avons passé par des cols enneigés... dans déraper. Le bus descendit par la vallée d’un affluent de l’Euphrate sur Malatya.
Dans l’est de la Turquie en ce début de printemps et à cette altitude, nous n’avions pas trop d’une doudoune et de çay bouillant (thé turc), pour nous réchauffer. Le petit déj’ à l’hôtel était déjà bien dans les talons lorsque le bus s’arrêta dans un bourg à côté d’une grande foule massée devant l’unique boulangerie osant ouvrir malgré le jeûne diurne, durant le Ramadan.

  • Vu la queue pour un bout de pain… tout le monde n’est pas intégriste icitte !
    • Mécréant !... Va falloir attendre son tour pour nous restaurer… heureusement qu’avant de partir au petit matin, tu as pu manger… comme dix !
  • Bah !... Ce soir, avec la nuit qui va tomber, ce sera la ruée au ‘’Restoran’’ !

Nemrud Dağ
Le bus nous débarqua au carrefour de la route menant à Adyaman. Un dolmuche justement arrivait. Ce mini-bus nous laissa au carrefour de la route menant au Nemrud Dag. Eski Kâhta était l’ultime village Kurde avant l’escalade de la montagne.
Une autre succession de dolmuches prit le relais, avec un arrêt au superbe pont construit par la 16ème légion Romaine de Caracalla. Trois des 4 colonnes subsistent. Il enjambe le Cendere, affluent de l’Euphrate.



Enfin un dernier véhicule, ex jeep transformée à la mode dolmuche, nous hissa pratiquement au sommet de la montagne.
Ce sommet pointu au pied de l’Anti-Taurus, à 2150 mètres, offrait sur les coups de midi, un point de vue extraordinaire sur les vallées dont celle de l’Euphrate, ainsi que sur les montagnes environnantes chapeautées de neige. La neige épaisse recouvrait également le tumulus de galets recouvrant la tombe d’Antiochos IV, roi de Comagène et des rigolos ralliés aux Romains. D’un diamètre de 150 mètres pour une hauteur de 50, ce tumulus de galets est phénoménal !

  • Tu imagines le boulot pour monter ces galets depuis les rivières d’en bas ?
    • Le tumulus a du coûter pas mal de sueur et de larmes au gens du peuple.
  • La noria des paniers sur la tête des gens et le dos des bourricots, étalée en ruban ondulant sur le chemin de terre et cailloux, était comme une sorte de ballet, véritable triomphe de la danse des rigolos !
    Il y avait sur une des terrasses sises sous le tumulus, parmi des stèles représentant les signes du zodiaque, une grande représentant Antiochos IV, the king du royaume « Comme la gêne ».... Il semblait me serrer la pince ! Je ne savais pas avoir eu de telles relations dans une vie antérieure et je ne sais toujours pas qui m’avait piqué mon caleçon !

Malgré des méthodes modernes de fouilles, le stratagème du tumulus de galets a rendu la tombe inviolable. Le roi y repose encore paraît-il. Retirez un galet pour creuser un trou, un autre le remplacera immédiatement !… Continuez ; vous trouverez peut-être mon vêtement !
Sur les terrasses d’un temple dédié sans doute aux divinités Gréco Romaines, (Antiochos se targuant d’être descendant d’Alexandre), il y avait d’énormes statues (9 mètres) qui posent encore le problème de leur transport. Leurs têtes gigantesques (2 mètres) déposées sur l’esplanade, émergeaient de la neige !
Bref, quelle belle virée malgré le froid de canard régnant.
Dans la descente vertigineuse que nous imposa l’espèce de jeep, un aigle déboucha de derrière un rocher. Il avait plus d’un mètre d’envergure et ne percuta pas notre pare-brise déjà fêlé, parce qu’il lâcha à temps l’agnelet qu’il tenait dans ses serres. Dans quelle ferme assez lointaine l’avait-il saisi et occis ? Le chauffeur eut du mal à s’arrêter… ses freins grinçants ne devaient plus avoir épais de plaquettes si elles existent sur ce genre de véhicule. Tout réjoui, il ramassa la bestiole… c’était le ciel qui lui envoyait ses futurs repas !

Descente vers Urfa
Dans un village, faubourg lointain d’Adyaman un bourg important, un troupeau de moutons en transhumance barrait le chemin. Panurge avec son gros bâton de berger (qui n’était pas un saucisson, n’oubliez pas que nous sommes ici en terre musulmane et que le porc est tabou) précédait les ovins. Il n’y avait pas de chiens pour l’aider, ce qui nous étonna. Après avoir pu s’arrêter de justesse avant de percuter les manteaux de laine, le chauffeur répondit à notre interrogation pour dire que l’espèce canine n’était pas appréciée ici, sans toutefois être maudite. Peut-être rappelaient-ils les loups encore existants selon certains bergers.

Dans un autre village à quelque dizaine de kilomètres d’Urfa, les voyageurs du dolmuche furent priés de descendre, c’était l’heure de la prière et le chauffeur voulait y aller tandis que le Muezzin puissamment aidé par un porte-voix à piles lançait son appel du haut de son minaret peu élevé. Ce devait n’être guère courant car l’étonnement était général et peu apprécié des passagers.

Descendus, en même temps que la poussière de la route de terre battue retombait lentement comme la bénédiction d’Allah sur son peuple de croyants, le tintement d’un tambourin escorté du son criard d’une flûte primitive en roseau nous attira sur la place ombragée derrière la mosquée.
Un ours tenu en laisse par l’anneau passé dans ses narines, dressé sur ses pattes arrières, esquissait une sorte de danse, sous la menace de la trique, que le montreur tenait de son autre main libre. Une femme hors d’âge, bronzée comme une gitane frappait en cadence un grand tambourin orné de grelots qui ajoutaient leur son à la peau de chèvre bien tendue. Un gamin jouait de la flûte à percer les tympans.

Beaucoup de gens en Turquie ne faisaient pas ouvertement leur cinq prières, car à cette époque l’intégrisme s’il se pointait dans les grandes villes et la capitale, il était loin d’être de retour dans la campagne profonde. L’armée qui avait abandonné le pouvoir il y a quelques temps, malgré le commencement d’un certain muselage, était toujours garante de la laïcité de l’Etat voulu par le grand et vénéré Kemal Ataturk. Aussi, les gens de ce bled vaquaient-ils à leurs occupations, tandis que le Muezzin chantait comme un beau merle… qui finira par avoir raison. En apparence le montreur d’ours n’allait pas faire fortune malgré le chapeau posé à terre devant le gosse. Une femme évidemment non voilée osa nous adresser la parole

  • C’est une honte de voir çà à notre époque !… nous dit-elle en jetant un regard de mépris au couple s’agitant avec l’ursidé… Il n’y a que l’idiot du village à s’y intéresser ! ajouta-t-elle en désignant d’un autre regard, un type en loques, visiblement demeuré, au rire épanoui sur une face de lune, qui dansait d’un pied sur l’autre en claquant des mains.


Les patenôtres de mosquée du chauffeur achevées, la descente vers Urfa, l’ancienne Edesse reprit. C’était également un... réchauffement climatique.

  • L’air des montagnes ça creuse, on pourrait pitête pêcher une carpe sacrée aux fontaines Callirrhoé ?
    • Sacrilège !...Et puis, tu la cuisinerais avec ton briquet ?... Vaut mieux attendre la rupture du jeûne pour aller manger un morceau ! En attendant viens voir ces jolies mosquées, ces immenses eucalyptus qui ombragent la fontaine… Cette ville d’Urfa est superbe !

Retour sur la côte
En dehors d’une partie des grands axes, les routes de Turquie n’étaient pas goudronnées. Un peu plus bas au sud, était la Syrie. La chaleur étant suffocante, les transports en commun plus que surchargés roulaient toutes vitres ouvertes. Si un bus ou un camion, voir une grosse automobile précédait, le nuage de poussière soulevé obligeait le chauffeur à conduire… à l’aveuglette, jusqu’au dépassement toujours risqué. Tous ses passagers suffoquaient, toussant, crachant, pleurnichant se retrouvaient blanchis de la tête aux pieds.
Un bus nous emporta à Mersin. C’est un port que je fréquenterai des années plus tard, avec un navire chimiquier… ville moderne sans cachet apparent : hôtel convenable avec salle de bain... mais hélas pas d’eau courante !

Alanya
Longeant la côte, l’étape suivante nous mena à Alanya.
Cet ancien repaire de pirates succédant aux Romains, avant que les puissants Sultans n’en fassent leur résidence d’hiver. Elle s’étale au pied d’un roc sombre dont le sommet est couronné par les murailles crénelées, avec tours et forteresse. Maisons de tuiles rouges, minarets blancs, tours grisâtres, carrées ou rondes… et omniprésent, le vert intense et varié d’un jardin méditerranéen ! Au pied des remparts protégeant des assauts de la mer, l’arsenal du Sultan, avec ses voûtes et ses alvéoles qui nous attira tout particulièrement…

  • C’est comme qui dirait la base sous-marine de Lorient !
    • Iconoclaste !

Side
Les ruines de la ville Romaine de Side, avaient également été... sinistrées par le modernisme Turc. Une route passant à travers, avait nécessité d’abattre des parties de monuments autrement encore présentables.

Une dernière escale à Antalya… et retour à Kemer fin Mai. La saison nautique de l’oiseau Béligou allait commencer, elle s’annonçait chargée.



Kerdubon


[1] ndlr : en fait s’écrit « dolmuş », signifiant « rempli  », ils ne démarrent qu’une fois pleins. Le « ş se prononce ch »

[2] ndlr : concernant « Torner » le bateau équipé d’un gréement très particulier, est celui de Rolf Kaczirek, l’inventeur de l’ancre Bügelanker. On le voyait encore régulièrement sur Finike, 20 ans plus tard

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