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Accueil du site > Grand Voyage > Turquie et Grèce > Escales exotiques - La danse des rigolos

Rubrique : Turquie et Grèce

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Escales exotiques - La danse des rigolosVersion imprimable de cet article Version imprimable

Publié Octobre 2016, (màj Octobre 2016) par : Collectif Salacia   

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Mots-clés secondaires: navigation_divers , Traditions_cultures

Escale exotique - La danse des rigolos

 

 

A cause de ce qui se passe dans le monde, apportant la crainte du cinglé mitrailleur où celle d’une dictature plus ou moins cachée de certains gouvernants, sont-elles terminées les belles escales en Turquie et ailleurs ?… est-ce fini l’exotisme ?
Non ! Rien au monde, aucune menace ou intimidation n’empêchera le rêve pour les exotes. On sait que dans le royaume onirique, « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! » et la nature aussi belle que généreuse, il paraît même qu’on y rase gratis !

*

Je vais vous faire danser non pas la bourrée (sans être ivre) ni le rigodon (sans être forcément Breton), encore moins le menuet de monsieur Lulli, mais la danse des rigolos… sans mesure de temps… de deux à quatre… comme il vous plaira… à votre gré ! Le bal des rigolos… c’est un peu comme les dîners de cons… plus tu l’es, plus t’as de succès !

 

Les rigolos dansent en Anatolie

Dans l’est de la Turquie en ce début de printemps et à cette altitude, nous n’avions pas trop d’une doudoune et de çay bouillant (thé turc), pour nous réchauffer Madame Kerdubon et votre serviteur. Sac à dos, de dolmuche en dolmuche (mini-bus locaux), pendant un mois, au tout début de mes congés qui en duraient six, nous avions parcouru la Cappadoce (sans touristes en cette saison) et venions de jeter un regard sur les statues géantes du Nemrut-dag.
Quittant l’étrange et magique Cappadoce à Kaiseri (Ex Césarée), route vers l’est, nous traversions en Anatolie le haut plateau (2000m d’altitude), pour descendre au sud par la vallée d’un affluent de l’Euphrate sur Malatya. Le paysage était superbe, avec les cols et sommets enneigés du Taurus.
Le dolmuche nous laissa au carrefour de la route menant au Nemrud Dag via Eski Kâhta, ultime village Kurde avant l’escalade. Une succession d’autres dolmuches prit le relais, avec un arrêt au superbe pont construit par la 16ème légion Romaine de Caracalla. Trois des 4 colonnes subsistent. Il enjambe le Cendere, affluent de l’Euphrate. Enfin un dernier véhicule, ex jeep transformée à la mode dolmuche, nous hissa pratiquement au sommet de la montagne.
Ce sommet pointu au pied de l’Anti-Taurus, à 2150 mètres, offrait sur les coups de midi, un point de vue extraordinaire sur les vallées dont celle de l’Euphrate, ainsi que sur les montagnes environnantes chapeautées de neige. La neige épaisse recouvrait également le tumulus de galets recouvrant la tombe d’Antiochos IV, roi de Comagène et des rigolos ralliés aux Romains. D’un diamètre de 150 mètres pour une hauteur de 50, ce tumulus de galets est phénoménal !

  • Tu imagines le boulot pour monter ces galets depuis les rivières d’en bas ?
  • Le tumulus a du coûter pas mal de sueur et de larmes au gens du peuple.
  • La noria des paniers sur la tête des gens et le dos des bourricots, étalée en ruban ondulant sur le chemin de terre et cailloux, était comme une sorte de ballet, véritable triomphe de la danse des rigolos !


Il y avait sur une des terrasses sises sous le tumulus, parmi d’autres, une grande stèle qui représentait Antiochos IV, the king du royaume « Comme la gêne ». Il semblait me serrer la pince avant d’ouvrir le bal des rigolos ! Je ne savais pas avoir eu de telles relations dans une vie antérieure et je ne sais toujours pas qui m’avait piqué mon caleçon !
Malgré des méthodes modernes de fouilles, le stratagème du tumulus de galets a rendu la tombe inviolable. Le roi y repose encore paraît-il. Retirez un galet pour creuser un trou, un autre le remplacera immédiatement !… Continuez ; vous trouverez peut-être mon vêtement !

 

 
Sur les terrasses d’un temple dédié sans doute aux divinités Gréco Romaines, (Antiochos se targuant d’être descendant d’Alexandre), il y avait d’énormes statues (9 mètres) qui posent encore le problème de leur transport. Leurs têtes gigantesques (2 mètres) déposées sur l’esplanade, émergeaient de la neige ! Bref, quelle belle virée malgré le froid de canard régnant.
Dans la descente vertigineuse que nous imposa l’espèce de jeep, un aigle déboucha de derrière un rocher. Il avait plus d’un mètre d’envergure et ne percuta pas notre pare-brise déjà fêlé, parce qu’il lâcha à temps le poulet qu’il tenait dans ses serres. Dans quelle ferme assez lointaine l’avait-il saisi et occis ? Le chauffeur eut du mal à s’arrêter… ses freins grinçants ne devaient plus avoir épais de plaquettes si elles existent sur ce genre de véhicule. Tout réjoui, il ramassa la grosse cocotte… c’était le ciel qui lui envoyait son futur repas !

 

 
Dans un village, faubourg lointain d’Adyaman un bourg important, un troupeau de moutons en transhumance barrait le chemin. Panurge avec son gros bâton de berger (qui n’était pas un saucisson, n’oubliez pas que nous sommes ici en terre musulmane et que le porc est tabou) précédait les ovins. Il n’y avait pas de chiens pour l’aider, ce qui nous étonna. Après avoir pu s’arrêter de justesse avant de percuter les manteaux de laine, le chauffeur répondit à notre interrogation pour dire que l’espèce canine n’était pas appréciée ici, sans toutefois être maudite. Peut-être rappelaient-ils les loups encore existants selon certains bergers.

 
Dans un autre village à quelque dizaine de kilomètres d’Urfa, les voyageurs du dolmuche furent priés de descendre, c’était l’heure de la prière et le chauffeur voulait y aller tandis que le Muezzin puissamment aidé par un porte-voix à piles lançait son appel du haut de son minaret peu élevé. L’étonnement était général et peu apprécié des passagers.
Descendus en même temps que la poussière de la route de terre retombait lentement comme la bénédiction d’Allah sur son peuple de croyants, le tintement d’un tambourin escorté du son criard d’une flûte primitive en roseau nous attira sur la place ombragée derrière la mosquée.
Un ours tenu en laisse par l’anneau passé dans ses narines, dressé sur ses pattes arrières, esquissait une sorte de danse, sous la menace de la trique, que le montreur tenait de son autre main libre. Une femme hors d’âge, bronzée comme une gitane frappait en cadence un grand tambourin orné de grelots qui ajoutaient leur son à la peau de chèvre bien tendue, un gamin jouait de la flûte à percer les tympans.

 
Beaucoup de gens en Turquie ne faisaient pas ouvertement leur cinq prières, car à cette époque l’intégrisme était loin d’être de retour et l’armée qui avait abandonné le pouvoir il y a quelques mois était toujours garante de la laïcité de l’Etat voulu par le grand et vénéré Kemal Ataturk. Aussi, vaquaient-ils à leurs occupations, tandis que le Muezzin chantait comme un beau merle… qui finira par avoir raison. En apparence le montreur d’ours n’allait pas faire fortune malgré le chapeau posé à terre devant le gosse. Une femme évidemment non voilée osa nous adresser la parole :

  • C’est une honte de voir çà à notre époque !… nous dit-elle en jetant un regard de mépris au couple s’agitant avec l’ursidé… Il n’y a que l’idiot du village à s’y intéresser !… ajouta-t-elle en désignant d’un autre regard, un type en loques, visiblement demeuré, au rire épanoui sur une face de lune, qui dansait d’un pied sur l’autre en claquant des mains.
  • C’est la danse des rigolos !… ajoutais-je en regardant d’abord le montreur, puis l’abruti épanoui et enfin mon chauffeur de dolmuche pénétrant dans la mosquée un peu délabrée, car elle ne jouissait pas de l’argent des émirs du Golfe Persique.

 

Des rigolos à Amphilokhia, en Amvraki


Je vous ai dit avoir navigué pendant quelques jours de crique en crique dans le golfe d’Arta (ndlr : Arta le nom di golfe d’amvraki en vieux français). Si l’on excepte Preveza qui est à l’entrée, il n’y avait qu’un seul autre port muni d’une jetée et d’un quai : Amphilokia, qui doit toujours exister puisqu’il date de l’antiquité et se trouve tout au fond… au bas à droite !… comme dirait ma concierge. Nous étions dans ce port parce que nous devions y faire du ravitaillement, notamment en eau douce, également parce que c’était mon anniversaire… il qu’il nous fallait fêter dignement mes cinquante balais !
La ville ne comportait principalement qu’une seule artère parallèle au long quai. Nous déambulions dans cette rue à la tombée proche de la nuit, pour y trouver une gargote. Il y avait peu de monde à circuler en cette heure ouzoteuse. Les deux tavernes du bled étaient bien occupées avec les habitants jouant au jacquet tout en racontant leurs habituelles blagues de comptoir, pas forcément brèves, mais toujours agitées de mouvements descriptifs fort éloquents, dans une bonne odeur d’anis.
Soudain, ce qui m’arrêta et me fit donner un coup de langue à mes moustaches, ce fut cette fois une odeur de kokoretzi. C’est une brochette d’abats de mouton, de volaille et de porc, grosse comme mon bras, qui tourne au-dessus des braises en crachant sa graisse à la senteur délicieuse, d’autant plus que des herbes, thym, origan et autres, sont jetées dessus, en même temps qu’elle est arrosée du jus du larmier, par un apprenti cuistot.

  • On y va !... Justement j’en rêvais !... çà Madame ce n’est pas du souvlaki touristasss  !

Dans ce bled quasiment désert, ainsi que probablement dans toute la région si loin des circuits touristiques faute de grandes routes, il y avait un seul autre couple d’étrangers. Ces gens vinrent contempler comme nous les kokoretzis.
Nous avons fêté ensemble mon anniversaire. En faisant connaissance, quelle ne fut pas notre stupéfaction d’apprendre, qu’ils étaient du bled à Madame Kerdubon et que le papa de mon épouse, menuisier de son état, avait fabriqué le cercueil et même la croix de bois du cimetière, pour la tombe des parents décédés de ces gens ! Le repas terminé, ils furent invités à prendre le digestif à notre bord. Le vent créait dans le port un fort clapot y faisant danser notre voilier, sans que ce soit une danse de rigolos… Ils repartirent avec… le mal de mer !

  • Pitit monde que le nôtre aussi quoaaahhh !... et pôvres de nous pardine… mes bonnes gens !

 

Des rigolos désamorcent dans le chenal de Preveza

 

ndlr : image récente du chenal de Preveza, crédit photo : s/y Laorana

 
Madame Kerdubon était à la barre et suivait un cap au compas, car une sorte de brume lointaine cachait les hautes montagnes de l’Epire qui nous servaient d’amers, notamment du côté d’Arta, ex Ambracie capitale du Roi Pyrrhus. Un coup de vent allait arriver, qui bientôt chasserait toute cette brumasse fétide et tiède issue des marais du fond du golfe côté nord. En attendant, il nous fallait foncer tout dessus pour atteindre Preveza où nous avions rendez-vous le lendemain avec un couple de cousins arrivant d’Athènes… Si non, qu’il eut été agréable d’aller s’abriter au fond d’une crique et laisser le vent souffler en écoutant sa musique dans les grands eucalyptus ou chênes !
Les eaux étaient devenues grisâtres et étincelaient comme un miroir dans la direction du soleil qui apparaissait comme une faible tache lumineuse, un halo trouble, à travers les nuées qui s’assombrissaient de plus en plus. Evidemment, le baromètre était en chute libre.

  • Fini le bain de soleil, faudrait peut-être rentrer l’artimon ?
  • On a encore une petite heure de bon devant nous, fonce dans le brouillard, il faut gagner le plus possible dans l’ouest vers la sortie du golfe !

La troupe habituelle de dauphins qui nous accompagnaient lorsque nous allions d’un endroit à un autre, arriva en clapotant et piaillant. Leur chef, le plus gros reconnaissable à son aileron entaillé, cria quelque chose d’incompréhensible avant de prendre la tête de son escadre. Les cétacés changèrent leur route pour précéder le voilier en direction de la sortie qu’ils semblaient nous désigner. Il n’y avait plus de sauts périlleux, de regards en coin, quand faut y aller…faut y aller !... firent-ils comprendre avant de disparaître soudainement car le vent s’était levé et mis à fraîchir. Une mer courte et désagréable freinait la course du bateau, il fallait maintenant tirer des bords sur la mer peu formée, avec toute la toile et un vent qui fraîchissait de minute en minute. Nous filions au plus près à très grande vitesse en gîtant de plus en plus.

  • Je rentre l’artimon et nous allons nous appuyer du moteur !

Mercedes refusa de chanter ! Il était évident que par ses olives devenues foireuses dans le circuit en cuivre amenant le fuel à la pompe, de l’air avait été aspiré, notamment à chaque coup de démarreur et il n’y eut pas moyen de faire partir la bourrique. Ce n’était pas le moment de démonter la tuyauterie pour aspirer du diesel afin d’alimenter la pompe Bosch, en supposant que c’était un simple désamorçage !.... d’autant plus que ma dame appelait à la rescousse :

  • Il est temps de virer de bord ! Elle riait dans le vent, les cheveux en bataille, car les deux ou trois fois que le moteur nous avait fait ce coup là depuis sa réfection, c’était toujours au moment où nous en avions le plus besoin, qu’il refusait de démarrer. A chaque fois, votre Captain Joachim jurait et pestait, promettant de faire le nécessaire à l’escale suivante… promesse vite oubliée après la première retzina saluant l’arrivée… je pouvais maintenant esquisser la danse des rigolos… j’étais incontestablement le roi du bal !

Le vent de suroît atteignit sa force maximum en même temps que le baro cessa de chuter. Il tourna même au noroît. La nuit était venue rapidement. La mer était courte. La houle n’avait pu se former car la profondeur d’eau n’était pas considérable. Le voilier glissait à toute allure sans taper sur les vagues. Par contre ce sale vent était en plein dans l’axe de l’entrée du détroit et au fur et à mesure qu’on s’en rapprochait, tout comme dans un entonnoir. Les bords à tirer devenaient forcément de plus en plus courts et en conséquence ils étaient plus fréquents. Il ne fallait pas en louper un seul pour gagner toujours dans l’ouest.
Nous commencions à en avoir plein les bras à force de mouliner les écoutes sur les winches, lorsqu’on arriva à l’endroit le plus étroit du goulet. Il faisait pleine nuit sans lune.
Pour passer du Golfe d’Arta au Golfe de Preveza, dans le détroit et d’ailleurs dans tout le golfe, il n’y avait pas de balisage lumineux, mais des piquets plantés dans la vase et la caillasse délimitaient le petit chenal, lequel à son endroit le plus mince ne dépassait pas cinquante mètres de largeur.
Je pris un ris dans la grand-voile pour ralentir la vitesse et diminuer la gîte, ainsi que quelques tours de rouleau au génois pour l’aplatir au maximum comme le serait un foc bien bordé. Madame assistée du chien se tenait à l’étrave en dehors de l’étai de génois pour éclairer avec la grosse torche à 10 piles les maudits piquets qui semblaient s’approcher à toute vitesse, juste quand je virais de bord dans une volée d’embruns et le bruit de papier froissé du claquements des voiles passant d’un côté à l’autre.
Nous étions épuisés, mais les eaux libres devant le port de Prévéza furent atteintes, l’effet venturi à la sortie du détroit cessa, puis le vent tomba carrément d’un coup, alors qu’il y avait encore une petite trotte pour atteindre le quai. Le calme soudain après sifflements et embruns était saisissant. On entendit sûrement très loin au-delà de la mer d’Arta, notre soupir de soulagement. De la ville, malgré l’heure plus qu’avancée de la nuit, arrivèrent en provenance des bars et tavernes, les rébétikas et autres sirtakis retentissants.

  • Tu verras qu’un de ces jours, ils remplaceront cette musique là par du rock !… Hélas on sait que de nos jours, à part dans de rares boites à touristes passéistes, même la musique de Théodorakis est oubliée. Danser le Sirtaki ne se fait plus, c’est remplacé par… la danse des rigolos !

L’homme de l’Ouest que j’étais accosta le Zodiac qui était en remorque et sauta dedans. Après l’avoir amarré à couple du voilier silencieux, il troubla le calme naturel en démarrant les 30 CV du moteur hors bord, pour que Madame à la barre du ketch, puisse faire un accostage à l’amiral le long du quai.
Sur le quai il n’y avait personne pour admirer sa manœuvre, ou plus simplement saisir les aussières. A part un ou deux bateaux de pêcheurs, il n’y avait rien d’amarré le long du quai. Seuls des chats maigres et bagarreurs s’enfuirent d’un tas de filets de pêche, tout bateau qui arrivait sans poisson ne les intéressait manifestement pas.

  • Demain, je change ces putains les tuyauteries !... Parole de Scout !... Madame rit encore plus fort… et les chats aussi.

En allant vers une quincaillerie chercher le matériel pour simplifier la respiration de Mercedes et lui éviter une aérophagie coupant ses effets, nous sommes tombés sur un enterrement. En grande pompe le défunt faisait son dernier voyage a travers le village avant d‘aller retrouver Hadès et les enfers souterrains. Sur le corbillard, le cercueil non seulement n’était pas clos, mais la tête du défunt dépassait pour que chacun puisse constater de visu que le cadavre était bien mort et que ce n’était pas l’oncle a héritage qu’on aller inhumer dans le petit cimetière marin local.
Les superbes tuyauteries maltaises (le voilier fut construit là-bas) en cuivre furent récupérées dans la poubelle du port par un collectionneur un peu ferrailleur. Des tuyaux de plastique ordinaire firent que par la suite Mercedes n’eut plus un seul hoquet, les colliers les serraient bien fort… Sauf la fois dont je vais vous parler, le problème étant imprévisible à priori !

 

Où Kerdubon fait son rigolo, perd l’annexe, et... désamorce !!!

 

Le vent venait du sud. Tournant le dos à la polaire qu’on ne voit guère le jour, pour descendre le large canal situé entre les îles d’Ithaque et Céphalonie, il fallait tirer des bords longs… ce qui est agréable, mais au près… ce qui l’est moins.

  • Regarde Joachim !... Un zodiac comme le nôtre nous suit assez loin derrière !
  • Nom d’un petit bonum de merdum !... c’est le nôtre qui a décidé de naviguer seul, son amarre a du péter !... Moteur… puis demi-tour… on revient dessus, faut le récupérer gast donc !

Le réservoir à diesel était quasiment vide, je devais faire le plein l’étape suivante à Argostoli au sud-ouest de l’île Céphalonie. Au près très serré, tout dessus, nous filions à bonne allure, mais la gîte était considérable. La sortie de la cuve de deux cent litres de carburant vers son premier filtre se trouvait… en l’air ! Lorsque j’ai voulu démarrer, Mercedes avala goulûment cet air et sa pompe désamorça ! La tuyauterie plastique transparente me le montrait. Réamorcer la bourrique était tout un chantier et nécessitait évidemment un bateau moins gîté ! Je dois vous dire que pour gagner une place considérable, le réservoir se tenait à plat sous le cockpit, au dessus du moteur en travers du local machine.
J’ai rentré le génois après avoir abattu de 180° et laissé le voilier glisser vent arrière.
Madame Kerdubon était à la barre, Joachim votre rigolo de service la gaffe en main était à l’avant. Nous sommes arrivés directement sur le boudin fugueur après une course pas trop longue… mais trop rapide. La gaffe passa bien sous les filins qui sont de chaque côté de l’engin, s’y accrocha avec son ardillon… et elle me fut arrachée des mains, malgré le coup de barre instantané permettant de revenir bout au vent.

  • Il faut reprendre de l’erre pour recommencer la manœuvre ! Ce sera acrobatique cette fois-ci ! On va affaler la toile au moment de la rencontre, je sauterai dans le zozo et rejoindrai notre ketch à l’aviron… son moteur était fixé à bord sur le balcon arrière, lorsque nous avions l’annexe en remorque.
  • Avec ce vent ?... Tu crois pouvoir ramener le fils prodigue à la maison ?… Même mon chien était septique.

Un gros plaisancier à moteur qui était sorti de Fiscardo, le port céphalonien du nord, avait observé notre manœuvre. Sans subtilité et sans mal, il nous ramena l’annexe. Grand ouf de soulagement et grands mercis à ce « casque à boulons »… En Gaulois mal dégrossi j’appelais ainsi nos cousins… les Germains… un peu envahisseurs et parlant fort, même s’ils étaient pacifistes et cette fois-ci très très sympathiques.
Il fallut encore de nombreux bords, toute la toile déployée pour arriver à Agia Euphemias au sud-est de Céphalonie avant la nuit. Miracle : pour accoster… le navire revenu à l’horizontale, la pompe qui avait craché ses bulles… accepta d’envoyer du diesel aux cylindres et Mercedes chanta !
A l’abri, des vagues soulevées par un vent assez fort, bien amarrés au bout du quai de la haute mais courte jetée, la nuit venue, tonnerre de Zeus !... le ciel nous offrit un spectacle son et lumière dantesque, celui d’un formidable orage sur Ithaque distante de 4 ou 5 milles.
Inutile de vous dire que la saison suivante, j’ai monté deux bossoirs à l’arrière, pour avoir notre zodiac pendu et prêt à être mis à l’eau en un instant ! J’avais assez pratiqué la danse des rigolos !


 
Agia Euphemias (Le voilier accosté à l’entrée est celui de Kerdubon)
 

Baie de Sivota, des rigolos perdent l’annexe, la retrouve, et... chassent

Ce jour-là, il y avait un vent de Nord particulièrement fort sur les îles ioniennes. La partie Sud de Lefkas très montagneuse, possède une multitude de rias plus ou moins profondes encastrées entre des falaises généralement abruptes et débouchant sur une jolie et grande baie forcément abritée. Après avoir doublé l’extrémité sud-est de l’île, remontant contre le vent, nous avons laissé tomber la pioche avec cinquante bons mètres de chaîne, presque au fond de l’une d’elle, la baie Sivota.

 
Nous sommes allés à terre…faire pisser le chien et nous promener. On s’envoya notre micro boukali de retzina, en réservant une table à l’unique taverne de service. Nous sommes revenus à bord sur les coups de six heures pour l’happy hour. Jusque là c’était l’agréable routine que vous connaissez bien mes amis !
Avec nos cousins embarqués à Prévéza, bien installés à l’ombre d’un taud dans le cockpit, nous allions célébrer… la quotidienne messe du soir, c’est-à-dire prendre l’ouzo ou de la retzina avec des zakouskis, en saluant les quatre horizons et les dieux qui veillent dessus pour qu’ils restent en place et que du bord du monde, personne ne chute dans l’infini.
Tandis que sur l’air connu de Regina Caeli nous allions entonner le premier gorgeon en même temps que notre cantique préféré : Retzina chérie, ouzo, mavro crassi… précédée de cris, rires, exclamations diverses, leurs VHF crachotantes et également hurlantes à plein tubes, une flottilla de dix voiliers de taille respectable avec 4 poilus ou poilues à bord de chacun, se pointa dans le goulet sinueux d’entrée de la ria. Naviguer en flottilla était un moyen peu onéreux et pratique pour un néophyte voulant faire de la voile pendant quelques jours. Il en avait beaucoup et elles comptaient plus d’adultes parfois d’âge respectable que d’adolescents.

 
Il y avait toute la grande baie Sivota pour occuper une place et y mouiller… hélas, les hardis navigateurs de la flottilla s’agglutinèrent comme des mouches autour de notre voilier. Les uns après les autres, ils laissèrent tomber leurs petites ancres au bout de 3 mètres de chaîne prolongée par vingt autres mètres d’un câblot, probablement une vieille drisse, grosse comme un doigt.
D’abord déçus de voir s’achever notre moment de paix joyeuse, en regardant la danse des rigolos… on rigola… car le spectacle du mouillage des apprentis cap-horniers se déroula sous nos yeux ébahis et incrédules.
Des rafales assez fortes du vent les firent draguer puis chasser les uns après les autres. Leur ridicule ligne de mouillage ne pouvait crocher dans la vase du fond. Certains s’abordèrent avec les cris et insultes qu’on imagine. Chaque fois qu’ils revenaient mettre leur ancre à l’eau… ils dérapaient à nouveau en poussant des hurlements désespérés. Nous étions écroulés de rire… ce qui n’est pas bien charitable j’en conviens… mais je persiste à rire car cette danse des rigolos était trop drôle !
Presque à la fin de notre office vespéral, assez longtemps après le premier gorgeon, le Chef flottilla prit le taureau par les cornes, c’est-à-dire une aussière qu’il alla amarrer au tronc d’un cyprès… pas si loin. Tous s’amarrèrent les uns aux autres après avoir frappé un bout sur l’aussière commune… non sans avoir mouillé à nouveau leur ancre selon les recommandations du Chef… mais hélas presque les unes sur les autres, ce qui fit sans doute un joli sac de nœuds sur le lit de sable et vase… Le calme relatif revint enfin sur la rade.

 
L’heure de la soupe avait sonné. Sapés avec chemise ou chemisier et shorts propres. le Zodiac nous amena au restaurant. La gargote était déjà plus que remplie justement par les marins aoûtiens de la flottilla et de ce fait le service traîna à n’en plus finir. Avec l’arrivée de la nuit, le vent de nord qui ne mollissait pas était devenu glacial. J’ai proposé d’aller chercher des petites laines pour les deux dames qui… refroidissaient plus vite que les moussakas et brochettes tant attendues.
Tandis que je grimpais à bord, ma tête apparut au niveau du pont. Profitant de ce que j’avais une main sur les barreaux de l’échelle et que de l’autre je tenais l’amarre du zodiac, le chien est venu me faire des amours mal venues, avec léchouilles du visage. Grimpé sur le pont, j’ai repoussé la bête de ma main rendue libre et de l’autre… lâché le boutte du zodiac qui partit à une vitesse incroyable emporté par le vent de Nord.
Ne pouvant perdre mon indispensable annexe, j’ai plongé et après une très longue course, rattrapé l’engin fugueur qui avait dérivé presque à la vitesse de ma nage. Il faut dire que je n’ai jamais été champion dans ce domaine. Je suis revenu à bord crevé et gelé… mais au moteur.

  • Tu en as mis du temps ! commenta mon équipe… alors qu’ils avaient assisté a la scène en attendant la soupe qui se faisait toujours attendre et qu’ils étaient morts de rire.
  • Tu avais entendu l’appel d’une Sirène ?
  • Non… J’ai battu un zodiac à la course !

 
Dans la nuit, les rafales venteuses devinrent démentes. Le raffut du clapotis contre la coque d’acier, ainsi que quelques soubresauts anormaux du voilier me firent jaillir de ma couchette !

  • Deboutte là-dedans !... Au poste de manœuvre !... On chasse à grande vitesse !
  • Cà t’apprendra à te moquer des autres !...ricana madame Kerdubon en démarrant le moteur, tandis que les garçons allaient relever le mouillage.

 
Le temps de remonter la chaîne, de mettre Mercedes en route et de rentrer le taud qui faisait tape cul, nous étions déjà dans le goulet de sortie de la baie qu’on enfilait en… marche arrière, tant le vent s’était renforcé entre les falaises.
Nous sommes revenus plus près de la plage au fond de la baie, loin du paquet agglutiné de la flottilla où la panique générale régnait.
Avec cette fois cent mètres de chaîne… je ne risquais plus rien. Eole décornerait peut-être les bœufs, il n’ôterait pas mes deux solides mâts !
La démence du vent à chaque rafale emportait à la mer au fond des eaux agitées, tables et chaises de la taverne ! Du linge, probablement des nappes et des serviettes s’envolèrent bien haut… on ne vit pas passer la cuisinière en partance pour le bal aérien des rigolos !

 
La baie de Sivota

 

Castellorizo et des rigolos, moins rigolos

J’étais à Castellorozo autrement dit Megistri pour une escale courante en compagnie de mon frérot et de sa petite famille. Nous étions les seuls gentleyachmen dans l’île. La croisière partie de Kemer non loin d’Antalya s’arrêterait pour eux à Marmaris. J’avais tout un mois pour leur faire découvrir la côte turquoise si merveilleuse à l’époque et qui doit tout de même conserver un certain charme… trente années après.

 
Nous étions verre en main en train de dire la messe du soir à base d’ouzo ou de retzina, lorsqu’un très grand et très joli voilier ancien bien connu lors des manifestations et courses de Saint Tropez arriva. Il appartenait à un homme politique en train de laisser pousser ses grandes dents… cela ne me dérangeait guère. Par contre, alors que peu de temps avant il arborait fièrement nos couleurs nationales, je n’ai pas compris pourquoi il portait en poupe un pavillon de complaisance ! Je comprenais d’autant moins que le parti politique du propriétaire avait des côtés ultra-nationalistes.

 
Evidemment le skipper laissa tomber sa pioche et glissa en arrière pour mettre son cul à quai… à ras de mes moustaches, alors que le long quai du port était vide en dehors de quelques pêcheurs amarrés près de la halle du petit marché.
Comme polichinelle sortant de sa boite, des écoutilles menant aux cabines, apparut Jérôme Mathieu Peinarire, chef d’un grand parti politique de chez nous. Puis ce fut sa jolie fille avec ce qu’il faut aux bons endroits qu’il venait de marier. D’autres VIP inconnus de moi dont l’heureux époux accompagnaient le couple avec force courbettes comme sait le faire tout courtisan.
Ce petit grand monde enfila leur planchon à la queue leu leu pour aller au restaurant, en l’occurrence chez mon ami Yorgos, car il était sept heures pétantes… et chez nous en France, on est civilisé, donc à l’heure du Berger, on met les pieds sous la table. Evidemment Yorgos qui nous attendait à vingt deux heures comme c’est l’habitude pour les Grecs vivant différemment, n’avait même pas allumé ses fourneaux.

 
Vers vingt et une heure, le tavernier accourut et nous interpella alors que nous allions bientôt achever notre cérémonie vespérale.

  • Tu sais qu’ils sont en train de manger TES poissons ?
  • On se contentera de brochettes et de salade !… tu ne les connais pas ?… Va demander à l’instituteur qui est au bistrot là-bas ce qu’il pense de Monsieur Peinarire ?

Yorgos alla aux renseignements et revint en courant.

  • Je sais maintenant qui sont ces clients !… Ils vont payer pour tout le monde, je vais te trouver des barbounis (rougets) chez Andréas le pêcheur… ils seront chers !

 
Rassurez-vous… je ne vais pas vous conter notre gueuleton bien arrosé !
Pendant que nous étions aux entrées, aux autres tables occupées par les gens du yacht sublime, devant un nombre raisonnable de bouteilles vidées on achevait le repas avec des bâtons glacés. Les convives parlaient à voix forte avec l’assurance de ceux qui savent tout. Heureusement notre table était éloignée et j’écoutais les paroles bien plus intéressantes de ma famille.
Toute la durée de leur repas, une secrétaire affairée tourna… non pas la broche, mais la manivelle d’un téléphone datant de monsieur Graham Bell. Il était fixé à l’intérieur du restaurant « Le petit Paris » tenu par Yorgos et sa famille, et vint plusieurs fois à la table de Jérôme Mathieu en se lamentant : « Je n’arrive pas à avoir Paris !  »
Sur le pont du grand plaisancier, jusqu’à une heure avancée de la nuit, nos voisins dansèrent le rigodon la gavotte en tapant des pieds quand il le fallait, ainsi que d’autres danses bretonnes dont un haut parleur diffusait la musique passée sur un pick-up à l’intérieur… sans oublier… ben voyons !… la danse des rigolos. En plus d’être nationalistes, je crois bien que ces gens étaient… régionalistes. Vous pouvez me croire, la parole d’un menteux vaut largement celle d’un homme politique disent certains pessimistes blasés !

 
A l’aube j’ai appareillé en étant le moins discret possible, ce qui malgré tout ne réveilla personne sur le navire d’à côté, ni empêcha la politique de suivre son cours et nous autres notre périple gréco-turc.

 

 
Le ketch de Kerdubon à Castellorizo

 
Kerdubon.

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